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FNC, JOUR 3 - par Apolline Caron-Ottavi

2012-10-13

À CORPS PERDU

    Le FNC. On l’attend toujours avec impatience, mais on n’est jamais prêt au moment où il commence. Parfois, la précipitation et les contraintes horaires créent des séries étranges. Et l’usage du blogue plutôt que de la critique fait sens : les impressions plutôt que l'analyse, l’expérience immédiate plutôt que la réflexion. Une ligne de pensée et des rapprochements, qui surgissent aléatoirement au gré des films vus, confusément, même lorsqu’il n’y en a sûrement aucun de viable… peu importe. Essayons.

    En 2012, des corps.  On pourrait dire ça de toutes les années de cinéma, certes. Mais là, c’est l’hétérogénéité de ces corps qui frappe. Jeudi, le corps malmené du héros d’Antiviral, du fiston Cronenberg. Il y a de l’idée, du talent, mais le film s’enlise, l’étrangeté du début se dissout dans un thriller médico-politique ennuyeux et obscur. C’est pénible sans que le malaise fasse réellement violence au spectateur. On guettera Brandon Cronenberg au tournant, néanmoins… Retenons plutôt la performance qui précédait le film, Ana de Ouananiche, créée à partir des images du film Amer, présenté il y a quelques années au FNC. Bien qu’un peu trop étiré sur la longueur, c’est passionnant, sur le fétichisme cinématographique, l’expérience cinéphilique des détails, les épiphanies obsessionnelles du spectateur… Fragments de corps sans contexte, soutirés au récit, réduits à l’état d’objets mémoriels et intimes. La composition quasi électro que Ouananiche crée au fil de la performance, chaque son correspondant à chaque image, est sidérante. Ça donne envie de voir le film Amer. Mais mieux vaut peut-être ne pas l’avoir vu pour savourer l’objet qu’il a engendré, tout autre…

    Vendredi : Blackbird. Une belle surprise, toute en retenue et en nuance. Le bullying sans caricature : un adolescent sympathique et sans passé douloureux vit un cauchemar sans raisons évidentes, aux conséquences disproportionnées mais qui ne sombrent pas pour autant dans le tragique ou le glauque. Le sujet est d’ailleurs autre que le simple bullying chez les adolescents… Là encore c’est une question de corps, de corps adolescents, enfermés dans une mise en scène froide, sobre, rationnelle, à l’image de la (l’in)justice. Mais ça ne ressemble en rien aux films habituels sur l’adolescence : plutôt une histoire d’apprentissage, un cauchemar à la Kafka sur un ton hyperréaliste, qui captive l’attention de bout en bout, à travers cette question : comment savoir qui l’on est, quand le regard des autres décide à notre place ?

    White Epilepsy, enfin. Découvrir Grandrieux en commençant par son dernier film. Impossible de jouer le critique, contentons nous de retenir l’image de ces corps blafards, se mouvant au ralenti dans l’obscurité : ça ressemble à ce que l’on sait de Grandrieux (résolument organique, sensoriel, pénétrant), mais ça ressemble aussi à ce que l’on peut en craindre avant même de connaître ses films (trop pensé pour être physique, trop calculé pour être bouleversant). Rien de plus pictural que ce film conçu à l’origine comme une installation : on assiste à la rencontre des chairs cadavériques du Radeau de la méduse, des Christs exagérément ombrés de Zurbaran ou de ceux exagérément déformés d’El Greco, ou encore des corps verdâtres aux mains rougeaudes d’Egon Schiele… On est frappé par le cadre surtout, qui retire au cinéma l’espace qu’il avait conquis par rapport à la peinture : l’écran est privé de ses deux tiers, comme un tryptique dont seule la partie centrale aurait subsisté. Les corps de la peinture deviennent alors des sculptures de marbre morcelées, aux membres amputés, aux mouvements suspendus, aux visages perdus dans une nuit atemporelle. Mais la rupture entre cette première demi-heure et le reste du film - rupture aveuglante dans le passage brutal de plans sombres à une image d’un blanc extrême - semble illustrer les risques du franchissement incertain de la frontière entre cinéma et art contemporain : quelque chose d’aléatoire, et peut-être d’un peu surfait, à l’image de la bande-son, trop évidemment bestiale pour être intrigante…

    On débarque dans un autre univers en terminant la journée sur le concert (brillamment) filmé des Chemicals Brothers à l’Agora. C’est ça aussi le FNC : des états contradictoires, une façon presque insolente de courir d’un lieu à un autre, d’un monde à un autre… Demain il y a de quoi courir justement. Mais il faudra tout de même choisir : entre Post Tenebras Lux et Sombre, entre le dernier Hong Sang Soo et la classe de maître de Philippe Grandrieux, entre La chasse de Vinterberg et les performances du Lab… Ah, et si vous ne l’avez pas vu en ouverture, il faut bien sûr aller voir le Simon Galiero, La mise à l’aveugle.

Apolline Caron-Ottavi

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