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FNC, JOUR 5 - par Bruno Dequen

2012-10-15

TÉLESCOPAGES

    Couvrir un festival est une activité étrange. En quelques jours à peine, on regarde plus de films qu’en deux mois réguliers. Comme le soulignait justement Apolline Caron-Ottavi cette fin de semaine, une telle boulimie soudaine ne permet pas tant la réflexion critique que les impressions à vif qui favorisent les jugements parfois hâtifs, mais surtout l’impression d’une multitude d’images et de sons qui finissent par se télescoper pour former une sorte de méta-film imaginaire.

    En l’espace de quelques heures hier, deux visions radicalement divergentes du cinéma s’affrontaient dans les environs de Berri-UQAM. Au Quartier Latin, la présentation du dernier projet de Kiyoshi Korosawa, Penance. Une mini-série de 4h30 présentée précédemment à Venise et Toronto. Un récit multiple (chaque épisode porte sur le destin particulier d’un personnage) qui, dans les deux premiers épisodes que nous avons vus, laisse perplexe. Certes, certains traits de mise en scène de Kurosawa, en particulier sa propension à répéter des scènes apparemment anodines pour jouer sur les variations, sont présents. Mais la musique atroce et prévisible, l’incapacité du film à générer la moindre tension et le psychologisme de bas étage d’une prémisse de mélodrame caricaturale (cinq jeunes femmes vivent des vies complètement perturbées suite à leur culpabilité de ne pas avoir aidé une amie assassinée 15 ans plus tôt) nous ont surpris chez ce maître du suspense. Une chose à retenir toutefois : la froideur absolue de l’univers présenté, qui fait penser au monde représenté par le fiston Cronenberg dans son Antiviral. Deux mondes glaciaux, méthodiques et distants qui pourraient être passionnants s’ils n’étaient pas ruinés par leurs récits finalement simplistes et mélodramatiques.

    À l’extrême opposé, on pouvait voir Post Tenebras Lux, le dernier Reygadas, et les films de Philippe Grandrieux, en particulier La vie nouvelle. Des mondes uniques dans lesquels le récit laisse la place à une exploration de sensations violentes et contradictoires. La caméra est au plus proche des corps (chez Reygadas, elle est même très souvent en vision subjective), les aboiements de chiens hantent la bande son et les relations entre les personnages importent moins que l’intensité de chaque scène. Chez Reygadas toutefois, la tension laisse place à une étrange forme de sérénité, et le film peut être vu comme la vision triste et malgré tout pleine d’espoir d’un père mourant rêvant sa vie et l’avenir de ses enfants. Chez Grandrieux, pas de tel répit pour les sens. Sa vision à vif de la vie sexuelle et hyper-violente d’un bordel d’Europe de l’Est est un cauchemar éveillé, un conte pour adultes avertis qui explore jusqu’au bout les possibilités sensorielles des archétypes observés. La narration y est plus déconstruite encore que dans Sombre, et le film semble découvrir à lui seul un pan du cinéma inexploré. On se demande ce qu’aurait pu donner une collaboration Grandrieux-Robe-Grillet, ce dernier ayant  reproché à Resnais le côté trop lisse et classique de L’année dernière à Marienbad

    Il ne pouvait pas y avoir meilleur évènement à Montréal que le FNC pour une rétrospective de Philippe Grandrieux. Non seulement le cinéaste y-a-t-il présenté tous ses films dès Sombre, mais sa démarche est au plus près de ce que l’on espère du festival : du nouveau cinéma, et pas dans le sens de "cinéma récent". En outre, le monsieur est particulièrement éloquent lorsqu’il s’agit de parler de son œuvre, et une telle rencontre avec un artiste en pleine possession de ses moyens et en profonde réflexion sur son médium est suffisamment rare pour nous donner envie de croire encore dans les possibilités du cinéma. Lui-même obsédé par ce que le cinéma peut faire, Grandrieux rêve d’un film à venir qui va enfin bouleverser totalement notre façon de voir et de concevoir le cinéma. Il espère que quelqu’un y parviendra bientôt. Il est un peu trop modeste. La vie nouvelle a encore dix ans d’avance sur le cinéma. Un gros merci à Hors-Champ pour cette rencontre.

    Aujourd’hui, journée très chargée pour les cinéphiles disponibles. L’acclamé Tabou (Quartier Latin 19 :00), le faux documentaire sur Graham Chapman A Liar’s Autobiography (Quartier Latin 15 :00), l’adaptation d’Anne Hébert par Simon Lavoie (Le Torrent, Ex-Centris à 18h30) ou encore le dernier Wakamatsu, qui est décidément plus productif que jamais (The Millennial Rapture, Quartier Latin à 21h30). Et plus encore. Dépêchez-vous, il ne reste plus que cinq jours pour faire le plein d’images!

Bruno Dequen

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