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FNC, JOUR 6 - par Serge Abiaad

2012-10-16

SOUS LE SOLEIL DE LA CRISE

    C’est la crise, partout, et parce qu’elle est d’abord économique, le politique, le culturel et le désarroi de tout un chacun suivent comme un château de cartes. La crise vient aussi s’immiscer dans notre contexte festivalier. Il suffisait d’être dans cette file d’attente pour Le grand soir de Benoit Delépine et Gustave Kervern pour le constater. Cette file retardée est un substrat de la crise ; le festival n’a plus les moyens d’avant pour mieux gérer les séances, entretenir les machines, garder le sourire de ses employés, aménager la patience de ses festivaliers. Le FNC c’était « le festival des salles combles » me dit Julien Fonfrède - programmateur de Temps 0 – pour faire passer le temps d’attente qui se faisait lourd, mais ce n’est pas tant le cinéma qui est en crise, que son public. Il y avait un parallélisme grossier bien qu’évidemment symbolique entre cette rangée qui tardait à accéder à la fiction pour échapper à sa réalité et ces miséreux tiers-mondistes qui attendent un petit morceau de bonheur. Depuis quand les films du FNC sont un échappatoire aux conditions sociales, la spécificité du festival n’est-elle pas une invitation à les repenser ? Les gens travaillent non plus pour gagner leur vie mais pour ne simplement pas la perdre, les marchands ouvrent 7 jours par semaine pour repayer leurs dettes, les étudiants travaillent pour étudier, les yeux cernés et les vieux se contentent d’une pension miteuse. Et puis on est entré dans la salle, dans le film, dans la réalité, et ce festivalier qui n’aura jamais autant voulu lui échapper, s’est enfoncé droit dans la gueule de loup : Le grand soir c’est LE film sur la crise, faisant valoir son attaque de la société consumériste sans pour autant se prendre au sérieux, constatant par l’absurde les champs et entreprises évidées au détriment d’une économie lapidaire et désorientée, un film punk avec la rage au cœur mais qui ne se délaisse pas du propre de l’homme, car le rire est un peu tout ce qu’il nous reste dans ce monde de cravates froissées. Malgré sa boutade très démagogue qui nous rappelle les pires leçons de cinéma de Wenders (sur le cinéma en crise, justement), Le grand soir porte en lui quelque chose d'à la fois fatidique et jovial. Il y a la fin, mais avec elle la lueur d’un recommencement, comme si le meilleur se mutait du pire et que cette transsubstantiation était imminente. L’être au monde au cinéma a rarement été aussi bien évoqué par la dérision.

    La crise économique oui, mais amoureuse aussi. Nous découvrions ainsi Tabu, un film étrangement beau, lyrique, triste et mélancolique de Miguel Gomes, venu du Portugal pour le présenter (la présentation consistait à dire que le distributeur a foiré en envoyant un Blu-ray au lieu d’une copie 35mm du film). Cela n’enleva rien au charme déroutant de ce diptyque, une sorte d’objet d’outre-tombe qui se déroule en deux temps, unifiés par une même esthétique et un sens de l’humour acerbe, un Anna Karénine réécrit par Ernest Hemingway ou Romain Gary. La première moitié raconte l’histoire de Pilar, qui vit seule, une militante politique très motivée qui a pour voisine Aurora, une femme au bord de la démence qui perd son argent au jeu et désespère du fait même Santa, sa bonne. La seconde moitié dévoile le passé d’Aurora et sa romance interdite avec l’ami de son mari. Cette histoire est racontée sous la forme d’un film muet bonimenté par Pilar. Mais Tabu n’est pas qu’un pastiche de cinéma muet (les titres Tabu et Aurore de Murnau ne nous auront pas échappé), ou une autre tentative postmoderne de ressusciter un cinéma désuet, ce n’est pas le passé qui est ramené à l’avant-scène, ce n’est pas non plus la lecture qui est transposée dans le temps, mais le lecteur car Tabu ressemble au final à un roman à l’eau de rose écrit par un auteur classique, un peu comme un Fassbinder qui revisite le mélodrame américain, mais sans l’hypocrisie sous-jacente. Un film à découvrir et qui repasse demain, mercredi.

    Ce soir, Il serait criminel de rater Museum Hours, un film magistral porté par le regard aiguisé de Jem Cohen (Instrument, Chain) nous invitant à apprécier l’art et le monde qui nous entourent à travers un film à la fois cérébral, intime et communicatif. La rencontre fortuite entre une montréalaise visitant sa cousine comateuse dans un hôpital viennois et un gardien du musée Kunsthistorisches est mise à profit pour explorer la transcendance du banal. Cohen  équilibre habilement récits et images, nous invitant à examiner les détails et les faire correspondre autant sur une toile que dans la réalité. Janet et Johann sont à un stade intermédiaire de leur vie, sans qu’aucun arrière-plan biographique nous soit dévoilé ; ils sont ce qu’ils semblent être, nouant une amitié platonique au rythme de leurs déambulations. Cohen juxtapose de gros plans d’objets anodins dans un tableau et nous convie à contempler la virtuosité d’une simple touche. Le cinéaste new-yorkais a un oeil merveilleux pour le détail et semble rejoindre la démarche d’un Raymond Depardon qui évite les sites de cartes postales pour faire plutôt ressortir la substantialité du quotidien et de l’inexploré. À travers Janet et Johann, son regard étranger rejette le point de vue habituel qui dépeint Vienne comme une capitale aux rues désolantes et aux gens abîmés, nous guidant plutôt dans les quartiers et les ruelles habitées, découvrant toutes sortes de bizarreries au gré des rencontres hasardeuses; la vie comme elle est vécue, loin du cinéma. Comme elle se doit.

Serge Abiaad

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