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LE LAPIN DE GABIN - par Robert Lévesque

2012-10-18

    Si ça se trouve, Gabin était venu en métro aux studios Pathé de la rue Francoeur (station Lamarck-Caulaincourt) pour le premier jour de tournage de French Cancan. Il était en baisse de cote, on va dire, car en octobre 1954 il fallait reculer de quinze ans pour retrouver son dernier succès populaire, Le jour se lève de Carné. Et ses Renoir de légende dataient d’avant la guerre : Les Bas-fonds en 36, La Grande illusion en 37, La bête humaine en 38. Il allait donc le retrouver, le grand Renoir, mais celui-ci aussi était en baisse de cote, il n’avait pas tourné en France depuis quinze ans, son aventure américaine (huit films) avait été loin d’être à sa hauteur, il avait 60 ans et se demandait (même si le jeune Truffaut l’assaillait d’admiration) s’il avait encore la main..., le goût, l’envie. C’est le théâtre qui  l’attirait...

    Gabin arrive donc ce matin-là pour incarner le fondateur du Moulin-Rouge, Danglard, d’abord directeur du Paravent chinois et qui, pour les beaux yeux d’une blanchisseuse (Nini, Françoise Arnoul), va se lancer dans le cabaret grande surface pour encanailler le bourgeois, ressuscitant une vielle danse, le cancan, un quadrille populo de Montmartre, pour en faire du glamour en ligne, le French-Cancan. Mais Gabin n’a pas l’humeur, il arrive avec sa gueule des jours sans pain. Deux choses le turlupinent : il sait que le rôle était destiné à Charles Boyer, il ne pardonne pas à Renoir d’avoir adopté la nationalité américaine. Puis il devine bien que la carrière du maître aux États-Unis fut somme toute un échec.

    Les retrouvailles seront fraîches. Renoir, en le voyant, lui ouvre grand les bras (après tout c’est Pepel, c’est Maréchal, c’est Jacques Lantier qui s’avancent en lui, vers lui) mais l’acteur va éviter l’embrassade et tendre la main en disant froidement "Bonjour monsieur Renoir". Alors (ils se connaissent tant tous les deux, Renoir son Gabin et Gabin son Renoir), pour détendre l’atmosphère,  le cinéaste de La Règle du jeu lance ou plutôt relance une vieille discussion sur le lapin à la moutarde... Grand dilemme de cuisinier : faut-il que la crème fraîche soit appliquée avant le rôtissage ou en fin de cuisson ? Je vous laisse, chers lecteurs, faire l’expérience car la conclusion de la discussion vive qui s’ensuivit entre ces deux géants de l’écran du siècle dernier s’est perdue dans la nuit des studios...

    On tourna le film. Renoir avait complètement remanié le scénario qui avait été écrit par André-Paul Antoire (le fils d’André Antoine, fondateur du Théâtre-Libre) et retrouvant l’ambiance et le siècle impressionniste de son père, le peintre du Moulin de la Galette, de La Loge et des Repasseuses, il réalisa son 34e film avec un certain bonheur retrouvé, réussissant des instants de splendeur avec les scènes se déroulant au cabaret de La reine blanche, retrouvant une virtuosité qu’il avait perdue dans les studios américains, continuant dans l’hommage au spectacle qu’il avait signé magnifiquement avec Le Carrosse d’or, mais sans toutefois que l’on puisse dire de ce French Cancan qu’il s’agisse d’un de ses chefs-d’oeuvre. C’est un film superbe, se glissant avec plus de grâce que la moyenne dans cette mode des films historiques des années cinquante, mais c’est aussi un film de producteur (Franco-London Films et Joly Film) qui a de ces défauts que Renoir ne commettait pas quand il avait toute sa liberté de manoeuvre dans ses grandes années d’avant-guerre.

    Et puis, au bonheur de ce film, il y a celui d’entendre, par la voix de la sublime Cora Vaucaire (décédée l’an dernier), la fameuse Complainte de la butte dont Jean Renoir avait écrit les paroles sur une musique de Georges Van Parys... Les escaliers sont durs aux miséreux, les ailes des moulins protègent les amoureux... Petite mandigote, je sens ta menotte qui cherche ma main...

À TFO le 25 octobre à 21 heures.

Robert Lévesque

Un extrait de French Cancan

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