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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE LA BIENVEILLANCE

2012-10-18

    Il n’y a bien que Ken Loach, pourtant pas le dernier venu quand vient le moment de sonder dans le blanc des yeux l’état de nos sociétés, pour encore y croire. Pour encore nous offrir, dans son authentique feel-good The Angel’s Share, le réconfort de penser que la bienveillance est toujours possible. Une utopie, cette rencontre entre un éducateur et un jeune voyou remis sur le droit chemin, celui de l’altruisme ? Peut-être. Probablement. Mais surtout une anomalie dans un paysage cinéma global beaucoup plus ambigu et multidimensionnel, tel qu’il peut en tout cas se dessiner entre les lignes de la programmation « best-of » de l’année du Festival du Nouveau Cinéma 2012.

    Car si la bienveillance s’invite dans nombre de récits de films vus là, c’est une bienveillance étrange, malsaine, perverse. Une sorte de version 3.0 et trafiquée de la bonne vieille maxime de grand-mère « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». En 2012, les « héros » de cinéma ne savent plus que faire de leur prochain et s’embourbent dans leurs bonnes intentions, détruisant avec une maladresse rare les objets de leurs attentions.

    Réjeanne dans Catimini, de la québécoise Nathalie St-Pierre, mère de famille d’accueil ayant accueilli 100 bambins, à la chaîne, sans réelle tendresse. André dans À perdre la raison, du belge Joachim Lafosse, achetant l’affection du jeune couple qu’il a pris sous son aile, étouffant dans l’œuf le moindre élan de liberté. Denise dans La mise à l’aveugle du québécois Simon Galiero, femme ayant tellement voulu le bien de son fils qu’elle n’aura réussi qu’à le repousser. Le prêtre roumain pensant réellement bien faire en imposant l’exorcisme à une jeune femme rebelle et sauvage, dans Au-delà des collines du roumain Cristian Mungiu. Mais aussi ce professeur de français, dans Dans la maison du français François Ozon, qui encourage son élève à écrire, écrire, écrire, peu importe le mal qu’il fera autour de lui… Au-delà de toutes frontières, la liste serait sûrement encore bien longue (on peut rapidement penser au papa de Beasts of the Southern Wild, à l’obstétricienne dans Inch’Allah…), mais elle se fait déjà baromètre d’un étrange état du monde.

    En 2011, l’homme au cinéma affrontait le chaos d’un monde particulièrement retors. Un monde qui le poussait au pire, un monde dans lequel la valeur humaine ne pesait plus grand chose devant la toute-puissante valeur économique, un monde où tous les repères traditionnels s’effondraient. Perdu dans ses propres névroses (Shame de Steve McQueen), dans l’impossibilité de communiquer (Nuit#1 d’Anne Émond), dans le mensonge (Une séparation d’Asghar Farhadi) ou bien plus largement dans le cosmos, telle une petite fourmi paralysée par l’immensité du Grand Tout (Tree of Life de Terrence Malick), l’homme version cinéma 2011 incarnait littéralement, douloureusement, le bouleversement. Mais il l’incarnait le plus souvent seul – même en couple ou en famille -, vacillant dangereusement sous les assauts du monde mais n’entraînant dans sa chute que sa propre individualité.

    En 2012, l’homme semble avoir pris conscience des autres entités, et en particulier des plus jeunes, l’entourant. Ce n’est par contre pas pour le meilleur. Comme s’il avait enregistré, cette année, les conséquences du grand séisme, comme s’il cherchait à retrouver quelques marques (la bonté, la bienveillance, l’amour) mais que même ces dernières, simples et pures il y a bien longtemps, avaient aussi été perverties. Comme s’il ne pouvait accepter de chuter seul et se devait d’entraîner les autres, les plus petits, ceux que l’on croyait portés par l’espoir d’un avenir meilleur, à sa suite. En 2012, l’homme est un loup pour l’homme. Même s’il a, paradoxe des paradoxes, les meilleures intentions du monde.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Vous décrivez avec beacoup d'acuité ''l'air du temps''. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer. (Francis Scott Fitzgerald - La fêlure -The Crack-Up - 1936)

    par Francis van den Heuvel, le 2012-10-18 à 10h31.

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