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FNC, JOUR 8  - par François Jardon-Gomez

2012-10-18

SAISIR LE RÉEL, MAIS PAS TROP

    Inutile de revenir trop longuement sur le billet d'hier de Bruno Dequen qui relevait bien les réserves qu'on peut avoir quant à cette édition 2012 du FNC, si ce n'est que pour déplorer à mon tour l'absence d'une expérience commune festivalière; si la qualité de la programmation ne fait aucun doute, l'ambiance en prend pour son rhume cette année. Entre deux projections, allez donc faire un tour au Quartier des Spectacles pour profiter de l'installation interactive Waterfalls, qui mêle musique, images et sons au rythme des fontaines d'eau de la place des Festivals. Voilà une installation élaborée de toute pièces pour créer une expérience collective, aussi bien en profiter.

    Ceci dit, du côté cinéma, il y avait deux films qui s'attaquent de manière bien différente au réel pour en tirer leur matière première. Confrontation au fait vécu réussie avec Les chevaux de Dieu, du marocain Nabil Ayouch (qui présente par ailleurs un autre film au festival, My Land). Librement inspiré des attentats suicides du 16 mai 2003 qui ont fait une quarantaine de morts à Casablanca, le film, présenté à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes, suit le parcours de deux frères, Hamid et Tarek, qui trouvent dans l'intégrisme religieux une réponse à leur mal de vivre. Sans jamais chercher à justifier ou condamner les agissements des terroristes, Ayouch aborde avec beaucoup de justesse un sujet hautement délicat. C'est d'ailleurs parce qu'il est réalisé à hauteur d'hommes, du point de vue de l'intime, que le film convainc. Le réalisateur s'intéresse à un détail, insignifiant en apparence, mais pourtant révélateur : les kamikazes étaient tous natifs du bidonville de Sidi Moumen, en banlieue de Casablanca. Non-accès à l'éducation, éclatement de la cellule familiale, absence d'ascenseur social, autant d'éléments qui forment les racines d'un désœuvrement qui deviendra le terreau fertile à la manipulation de ces jeunes. Divisé en deux parties, le film relate d'abord le quotidien de quatre amis, de 1994 à 1999, jusqu'à ce qu'Hamid soit emprisonné durant deux ans. Puis, à son retour, converti à l'islam, il n'est plus le même; son influence sur son frère et ses amis ira grandissante jusqu'à ce qu'ils soient appelés à la préparation pour devenir martyrs. La première partie, filmée caméra à l'épaule et dans des lumières chaudes et saturées, laisse place petit à petit à un rythme plus lent, une caméra plus fixe, alors que s'installe progressivement le drame. Ayant changé les noms et refusant de faire une biographie exacte des kamikazes, en revendiquant donc le droit à la fiction, Ayouch trouve la manière appropriée de traiter son sujet. Alors que les tensions dans le monde arabe sont encore vives et qu'une crainte, voire une haine, de l'islam (radical ou non) se fait toujours sentir des deux côtés de l'Atlantique (pensons simplement au navrant Innocence of Muslims), voilà qui fait du bien.

    De l'autre côté, un trop-plein de réalisme vient plomber le nouveau film de Nathalie Saint-Pierre, Catimini. Autre sujet délicat, cette fois le sort des enfants placés en famille d'accueil et pris sous le giron de la DPJ, mais abordé avec moins de finesse. Le film suit les destins croisés de quatre jeunes filles (Cathy, 6 ans; Keyla, 12 ans; Mégane, 16 ans et Manu, 18 ans) qui passent à travers quatre différentes étapes du système de la DPJ : l'arrivée dans une nouvelle famille d'accueil, le transfert dans un foyer de groupe, le séjour dans un centre fermé puis, à la majorité, la sortie définitive du réseau. Or, cette manière de se faire succéder les quatre récits pose problème, puisqu'elle présente les quatre étapes comme inévitables, voire inhérentes au système, sans autre forme de questionnement. De fait, Saint-Pierre tombe dans le piège de l'étude de cas, du film qui s'attaque au problème de société en oubliant, justement, d'en tirer une fiction. L'esthétique documentaire de Catimini finit également par lui nuire, renforçant le manque de recul par rapport au sujet; et si l'hyperréalisme recherché dans les dialogues fonctionne avec les quatre jeunes actrices, qui jouent « vrai » à la perfection, le tout sonne terriblement faux du côté des adultes (notamment Isabelle Vincent, Roger LaRue et Alexandrine Agostini, d'ordinaire excellents). Chaque élément du film s'en trouve exemplifié et le scénario pêche par manque de subtilité : inévitablement, l'une des filles est délinquante tandis qu'une autre fera une fugue. À en croire Catimini, tous les enfants en famille d'accueil sont des cas à problèmes qui ne sont qu'encore plus brisés par le système qu'ils ne l'étaient auparavant.

    À ne pas manquer aujourd'hui : une dernière chance d'attraper le superbe Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas (Quartier Latin, 15h), la présentation exceptionnelle et gratuite du documentaire expérimental de Judith Pearlman, en collaboration avec Glenn Gould, The Idea of North (Centre Phi, 18h, suivi d'une table ronde) et une visite dans le monde extravagant de Fernando Arrabal vu par François AraGourd dans Fernando Arrabal – Grand Rectum – Université de Foulosophie (Quartier Latin, 21h).

François Jardon-Gomez

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