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FNC, JOUR 9 - par Serge Abiaad

2012-10-19

DOLLHOUSE / DULLHOUSE

    Cette huitième journée s'ouvrait et se refermait sur un coup de poing et un coup de vent. D'abord l'inoubliable Dollhouse, un huis-clos claustrophobe, désorienté et au bord de la combustion, un film qui se situe dans un unique lieu au cours d'une même nuit. Cinq jeunes délinquants envahissent une maison moderne sur la cote irlandaise. Sur un régime de drogues et d'alcools, les adolescents s'accaparent très vite de l'endroit, saccageant tout sur leur passage et démontent pièce par pièce l'habitacle. Semi-improvisé avec une troupe de jeunes acteurs non professionnels, le film de Kirsten Sheridan est une raclée croisant le fer entre l'émerveillement et le nihilisme d'une jeunesse exubérante  et indestructible qui se confronte à la confusion de ses propres sentiments. Le film abonde de vie et de vigueur, authentique aux cadences du discours dublinois et de la composition des relations de jeunesse, la fragilité de leur construction et de leur démantèlement. Dollhouse est une oeuvre sur les instincts conflictuels de l'admiration, de la jalousie et du mépris qui voilent le regard des plus nantis sur les plus démunis, et inversement. Les gamins de Dollhouse, intoxiqués et bouillonnant d'hormones semblent émerger d'une adaptation moderne de Lord of the Flies, trouvant son équilibre entre Orange mécanique et Kids. Le film vacille entre la rébellion d'une classe défavorisée et l'évasion débridée. La destruction initiée par les rebelles se traduit par le refus de céder à la désaffection et le déshéritement qui régissent leur vie, et pourtant ils se complaisent à jouer les rois et reines d'un soir. Kirsten Sheridan saisit vivement le dialecte et l'attitude de cette sous-culture particulière de la jeunesse irlandaise et il est évident qu'elle a soigneusement cartographié le flux et reflux  des relations juvéniles ; Dollhouse met en valeur l'empressement instinctif avec lequel les allégeances se forment d'un coté et la dissolution subite de leur cohésion qui se met en place de l'autre. Les ados forment un bataillon organique dans lequel leur structure sociale change capricieusement de forme avec une fluidité élastique.

    La soirée se referme sur un pétard mouillé qui a pour titre risible Insurgence, dans lequel le groupe Épopée tente de saisir à chaud l'essence du mouvement social du printemps dernier. Le cinéma, on le sait bien, n'est pas l'art de l'immédiateté, et d'ailleurs, s'il parvient souvent à rendre compte de l'état des lieux et à redonner la spécificité d'un conflit bafoué par les médias, c'est parce qu'il arrive justement trop tard. Insurgence est un objet précoce et dans sa précipitation et sa promptitude à montrer, il oublie de réfléchir. C'est un film insipide, car il est dans une démarche insurrectionnelle avant d'en être une cinématographique et lorsque le médium est l'outil sans être l'aboutissement, le combat tombe forcément à plat. Le film est en décalage puisque sa visée première est de se conformer à une idéologie unilatérale, de s'adresser à des convertis, de fomenter une rage dont on a encore du mal à décrypter les effets. En définitive, il trahit irréligieusement le cinéma car il est juge et arbitre, appelant à la connivence et étouffant ainsi toute éventualité de s'engager dans une démarche réflexive.

    Lorsque nous tentons d'enfoncer les portes de l'existence pour accéder à ce qui nous a été renié, nos attentes sont souvent déjouées semble nous dire Sheridan à travers le remarquable Dollhouse. Il n'est pas donné à tout cinéaste de créer un cadre dans lequel les moments d'affabilités et de compréhension côtoient des scènes de véritables tourmentes et de terreur rampante, et pourtant cette dichotomie est filmée avec bravoure, courage, tact et laissera le spectateur avec un air pour le moins effaré. D'Insurgence par contre, nous nous engageons vers la porte de sortie avec un sentiment rageur d'un élémentaire déjà vu. La tentative du cinéma de prendre sa revanche sur la réalité a échoué, qui plus est, celle-ci n'avait pas joué sa dernière carte : les policiers, co-vedettes du film, attendaient leurs détracteurs à la sortie du film avec leurs armes de prédilection ; poivre de cayenne et matraques.  Déjà vu, déjà vécu.

    Demain, replongeons nous au plus vite dans la fiction. Il serait infortuné de rater le plus beau film de Cannes, Au-delà des collines du palmé Cristian Mungiu, le décapant Legend of Kaspar Hauser de l'inénarrable Davide Manuli, Charisma le plus beau film de Kiyoshi Kurosawa présenté au sein de la rétrospective Nikkatsu ou Outrage Beyond de Takeshi Kitano en amuse-gueule.  

Serge Abiaad

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