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BERGMAN PICTURE - par Robert Lévesque

2012-10-25

    Que n’a-t-elle pas tourné avec Rock Hudson ou Monty Clift, la Bergman, puisque, on le déplore pour elle, sa préférence pour les partenaires de scènes d’amour allait nettement aux homosexuels ? Jouant une histoire où elle aura à être séduite par Jean Marais (Éléna et les hommes), elle déclara, si l’on en croit Jean Serge, un assistant de Renoir qui dans ses mémoires (Le temps n’est plus de la bohème, Stock 1992) rapporta la confidence : « Ces gens-là sont les seuls à jouer parfaitement les scènes d’amour car ni la pudeur ni la sensualité ne les embarrassent ». On imagine qu’elle n’atteignait pas à une telle perfection avec Rossellini son mari...

    Jean Renoir, revenons-y. Après son chant du cygne dont on causait à la chronique précédente, ce French Cancan avec Gabin et le dilemme non réglé de la crème sur le lapin à la moutarde, le cygne était donc mort, il ne chantait plus... et pourtant c’est à ce qu’il a sous-titré « une fantaisie musicale » qu’il se livra l’année suivante en 1954, une histoire sise au dix-neuvième siècle qui reprenait sans le dire (et on se demande pourquoi) l’aventure du général Boulanger, ce ministre de la guerre qui dérangea tout le gouvernement mais qui devint populaire au point que ses partisans furent appelés des « boulangistes », mais qui fit faux bond à son monde enflammé en filant en Belgique au lieu de marcher sur l’Élysée pour finalement aller se suicider sur la tombe de sa maîtresse morte de tuberculose...

    Renoir a toujours dit : c’est mon Bergman Picture... Naturalisé américain en ses années d’après-guerre, il voulait la star depuis longtemps et Rossellini la laissa aller au maître pour un film. L’affaire du général Boulanger (il s’appelle le général Rollan dans le film, ce rôle va comme un gant à Marais) qui servit de base au scénario de Renoir, vola vite en éclats, il n’en conserva rien sinon un fond de boulangisme..., comme un fond de teint ou un fond de sauce. Il mettait en scène Ingrid Bergman se laissant aller dans les bras d’un homosexuel  jouant un général hétéro et héroïque et allez va, on nous  joua ça façon comédie (c’est le plus pénible, Ingrid Bergman comique ?) et en deux langues donc, avec deux occasions de reprises de scènes d’amour, des baisers en français (french kiss) et des baisers avec la langue de Shakespeare. Ce film est franchement et doublement raté.

    Il faut d’abord passer (je parle pour moi) sur des hauts-le-coeur devant le procédé technicolor des années cinquante, franchement bonbons bariolés et barbe à papa, cerisiers roses et pommiers blancs; ensuite, c’est plus grave lorsque l’on se rend compte que le grand maître d’avant-guerre a vraiment tout perdu, ses moyens bien sûr mais aussi ses aises, son art (je revoyais La règle du jeu à TFO l’autre nuit, tout ce mouvement, cette souplesse, cette liberté, cette grâce...), et ce qui reste n’est plus que caricature, clichés et clochettes. Du 14 juillet de pacotille. Du cabaret de studio. Et l’histoire de cette princesse Éléna et de ses hommes (de Mel Ferrer le dentifrice à Jean Richard le nez rouge) on finit par s’en foutre royalement. Une merde décorée, saupoudrée de paillettes et de cocardes.

    L’échec fut aussi évident dans les deux langues. À Paris, où aucun des acteurs n’assista à la première, seul Claude Mauriac au Figaro fut indulgent, mais le fils de Mauriac n’était pas, que je sache, critique de cinéma. Aux États-Unis, le bien titré Paris does Strange Things fut taillé en bandelettes, au New York Herald William K. Zinsser se demandant « comment le grand Jean Renoir a réalisé un tel film et pourquoi, l’ayant réalisé, il ne l’a pas jeté à la Seine ? », et le fameux Bosley Crowthers du New York Time qualifiant Bergman de « poulet auquel on aurait coupé la tête ».

    Je dois à la vérité de souligner qu’à 24 ans Godard dans les Cahiers du cinéma délira sur ce Renoir, le qualifiant de « film le plus intelligent du monde » et « (de) plus mozartien de son auteur ». À vous de juger maintenant.

    Ça peut toujours se voir mais avec une bouteille d’eau minérale gazéifiée et bien de la patience (à TFO le 1er novembre à 21 heures).

•         J’apprend ce matin 24 octobre la mort d’Anita Björk qui fut la Mademoiselle Julie d’Alf Sjöberg en 1950 et l’une des quatre belles-soeurs de L’Attente des femmes de Bergman en 1952; elle était la veuve de l’écrivain suédois Stig Dagerman qui s’est suicidé en 1954.

Robert Lévesque

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