Format maximum

Blogues

DES NOUVELLES DE DOCLISBOA - par Mariana Santillan

2012-10-23

DOCLISBOA 2012: L'ANNÉE ZÉRO DU CINÉMA PORTUGAIS

    Du 18 au 28 octobre a lieu la dixième édition du festival DOCLISBOA. Le festival a été lancé dans l'emblématique cinéma São Jorge, situé sur la fameuse Avenida da Liberdade, en plein cœur de Lisbonne. C'est le dernier film de João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata : A Última Vez Que Vi Macau (The Last Time I Saw Macao) qui a lancé les festivités - un film singulier qui nous amène à suivre l'un des réalisateurs à travers la ville de Macau à la recherche d'une amie fantôme. Une plongée au cœur de ses souvenirs et dans une quête d'identité, deux thèmes qui retentissent fortement dans l'ensemble de la programmation du festival.

    Le jour de l'ouverture, l'auditorium du São Jorge était bondé (la billetterie pour cette projection était épuisée une semaine avant l'ouverture). Plus que jamais, le public est au rendez-vous… par amour du documentaire, certes, mais aussi par revendication et par engagement citoyen : cette année, le DOCLISBOA est marqué par la crise profonde que traverse le cinéma portugais. Ici, on l'appelle «o ano zero / l'année zéro » parce que le gouvernement a gelé tous les fonds de soutien au cinéma, parce que l'ICA (responsable de la gestion de ces soutiens) a mis la clé sous la porte sans donner une date de retour, parce qu'aujourd'hui, au Portugal, il n'y a pas d'argent pour le cinéma et parce que personne ne peut dire combien de temps durera cette sombre période d'incertitude.

    Mais si personne ne peut donner de réponses, on peut encore – et surtout maintenant - poser des questions.

    C'est la posture adoptée par la nouvelle équipe de direction du festival qui a bien établi son camp : c'est justement maintenant qu'il «faut que chaque membre de notre communauté, que chaque citoyen, puisse se laisser imprégner par l'esprit du documentaire : un esprit fort, éveillé, qui n'a pas peur de regarder le monde bien en face ». Cette nouvelle équipe féminine et insoumise, composée par Susana de Sousa Dias, Ana Jordão, Cinta Pelejà et Cíntia Gil, a placé cette édition sous le signe de la résistance, de l'engagement, de la prise de parole… tant du côté des cinéastes que du public qui a reçu, dès le premier jour, une invitation claire : restez débattre, prenez la parole, réfléchissez avec nous. Le documentaire, cette année, se veut ouvertement engagé.

    La programmation du DOCLISBOA laisse transparaître cette urgence de provoquer la parole, la réflexion. Même si cette réflexion est encore immature, encore verte, comme on peut le voir dans les deux sections créées cette année. "Cinema de Urgência /Cinéma d'urgence", présente des films qui ont su saisir la réalité dans ses moments de crise, de bouleversement, à nu et à vif. Des regards qui n'ont pas toujours eu le temps de se polir ou de se distancier de leur objet mais dont le caractère d'urgence accroche le public et l'amène à se questionner et à réagir. Alors que Thanassis, a Greek Documentary de D. Sofianopoulos aborde « la crise grecque » avec une touche d'humour, Es.Col.A da Fontinha de Viva Films nous raconte l'occupation d'une école de quartier dans le nord du Portugal… par le propre quartier !

    La section "Verdes Anos/ Les Vertes Années" donne quant à elle une place à de très jeunes voix du cinéma portugais aux côtés de réalisateurs de renom. Une série de premiers films de réalisateurs qui cherchent encore leurs marques mais dont la pertinence du regard nous fait oublier les failles de technique ou de style. João Magro nous amène à la rencontre de Teles, un homme qui trouve le bonheur, depuis 30 ans, en « marquant » des terrains de foot. Lugar de tempo / Land of Time de Manuel Guerra dresse le portrait d'un groupe de mineurs à la retraite dont les mémoires d'antan se mêlent aux chants d'aujourd'hui tandis que Gonçalo Cardeira et Rodrigues Lopes captent, dans leur film Um passeio no Vazio / A Walk in the Void, les espoirs déchus d'une jeune génération qui a investi dans son futur… pour se retrouver à la rue.

    186 films sont à l'affiche pendant les dix jours du festival et, même si le programme est très international, une place particulière a été donnée aux productions nationales. Les films sont datés de 2012, la fameuse année zéro, et ce qui est étonnant c'est que beaucoup d'entre eux portent leur regard vers «l'intérieur du pays ». À l'intérieur des terres, sur les îles, dans les banlieues et les quartiers qui jusqu'alors n'intéressaient personne et au cœur de traditions dont on n'entendait plus parler depuis longtemps.  Identité et devenir sont des thèmes récurrents. Dans Sobre Viver / Living On, Cláudia Alves nous amène sur les hauts plateaux de son enfance, dans un village oublié par le temps qui se meurt, au jour le jour, au son des cloches des chèvres et des chants de trois bergères. Cas de figure semblable dans les films de José Vieira Le Pain que le Diable a petri / O Pão que o Diabo Amassou et de Hiroatsu Suzuki et Rossana Torres avec O Sabor do Leite Creme / The Taste of Créme Brûlée.

    Les spectateurs sont au rendez-vous et les cinéastes aussi. Ils sont là pour présenter leurs films et, dans le cas des cinéastes portugais, pour rappeler justement qu'ils sont là. Plusieurs d'entre eux se raclent la gorge lorsqu'ils évoquent la situation actuelle- cette fameuse année zéro- et ils sont applaudis par un public émotif qui a accepté l'invitation qui lui a été lancée lors de l'ouverture : de rester et de débattre.  De prendre la parole. D'abord timides, les questions se multiplient rapidement, dans une ambiance informelle et quelque peu électrique où l'on sent une envie de croire.

    De croire que ce pays a encore des choses à dire, à travers son cinéma, et qu'il y a encore moyen de le faire.

    DOCLISBOA, c'est 10 jours au cours desquels le film documentaire s'éparpille à travers la ville - malgré la crise, malgré un pays boudeur et boudé, malgré un ciel pluvieux. Le festival va clôturer cette dixième édition dimanche prochain, 28 octobre, avec le film Cesare Deve Morire de Paolo et Vittorio Taviani.  Il va sans dire que la billetterie pour cette session est déjà épuisée. Ça fait plaisir, quand même, que le documentaire arrive à faire fureur, malgré l'année zéro.


Mariana Santillan

 
DOCLISBOA Site Internet :www.doclisboa.org

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.