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ELLE, JEAN GABIN - par Robert Lévesque

2012-11-01

    Michel Poiccard devant un miroir passe  l’ongle de son pouce sur sa lèvre supérieure; Antoine Doinel répète à n’en plus finir le nom de Christine Darbon; Travis Bickle se dit : You talking to me ?... D’À bout de souffle en Baisers volés en Taxi Driver, de Belmondo en Jean-Pierre Léaud en de Niro, le cinéma va et le cinéphile voit, celui-ci s’identifie devant ceux-là qui s’exposent, le cinéma est jeu de miroir : on le regarde, on s’y voit, un peu, parfois, à la folie, que ce soit dans notre (imaginé, craint-on) contraire ou notre (supposé, pense-t-on) semblable. On mire le monstre, on vise l’ego, on fait les deux..., on se réfléchit, on se dévisage, on s’y fait prendre.

    D’un simple mouvement du coeur (avant la réflexion intellectuelle et nonobstant la critique), on a au cinéma nos dieux et nos maîtres, nos odieux et nos traîtres; on adhère ou on tranche, on adule ou on exècre, on imite ou on prolonge, bref on réagit forcément devant les bons films et les mauvais, toujours, selon les époques, les générations, les vagues... Sous le cinéma de papa, nombreux furent les Gérard Philipe, nombreuses furent les Bette Davis dans les années d’après la crise de 29 et d’avant la guerre de 39, et combien auparavant et le vingtième siècle débutant y eut-il de petits Charlots allant à l’usine, et ce qu’ils furent innombrables dans les années quarante les fumeurs de clopes en gabardine façon Bogie, et plus tard et encore les bobos binoclards angoissés  aux pulls de laine manière Woody...

    Je vais vous parler, question identification, d’un cas particulier : il s’agit d’une Italienne qui dans les années trente s’est non pas éprise de Gabin, mais s’est prise pour Jean Gabin; elle ne s’est pas comme d’autres entichée de l’acteur de 32 et 34 ans  jouant le truand de Pépé le Moko ou le déserteur de Quai des brumes, elle s’est carrément identifiée à lui, le mâle séducteur entrainé vers la mort pour l’amour d’une femme, chez Duvivier comme chez Carné, avec  Gaby ou  Nelly (« t’as de beaux yeux, tu sais ») incarnées par Mireille Balin et la Morgan (« cette grande diablesse de Michèle Morgan », écrit-elle, cette Italienne gabinisée dans un petit ouvrage amusant et brillant, Moi, Jean Gabin, paru aux éditions Attila, arrivé en librairie ces jours-ci).

    Goliarda Sapienza, son nom. Elle est morte à 72 ans en 1996, laissant ce livre et quelques autres dans une indifférence générale en Italie. Née à Catania, en Sicile, dans une famille socialiste qui traversa le fascisme sans fléchir, elle avait d’abord été comédienne de théâtre, jouant Pirandello, elle fut la compagne du cinéaste de gauche Francesco Maselli (Il sospetto en 1975), elle joua un petit rôle dans le Senso de vous savez qui et, dans les années soixante, elle passa à l’écriture faisant alors face à des refus d’éditeur. La traduction en français de L’Arte del dubbio (L’Art de la joie) chez Viviane Hamy en 2005 lui a valu enfin, neuf ans après sa mort, une reconnaissance littéraire d’importance.

    On découvre aujourd’hui en Italie et en Europe cette femme qui, dans sa jeunesse, telle qu’elle la raconte dans Moi, Jean Gabin, l’un de ses derniers écrits autobiographiques, était une fille délurée au centre d’une famille reconstituée de onze enfants, intelligente et libre, formée dans un état d’esprit libertaire, imaginatif, intellectuel, crânement socialiste et féministe, anarchiste sur les bords, pivot enjoué d’une famille atypique de la ville sicilienne et noire dont la population était en grande majorité admiratrice du Duce. La jeune Goliarda allait au cinéma Mirone, c’est là qu’elle se découvrit une âme soeur chez Jean Gabin, voyant coup sur coup Il porto della nebbie et Il bandito della Casbah. Voici son incipit : « Moi, qui ai appris de Jean Gabin à aimer les femmes, je me trouve maintenant  avec la photographie de Margaret Thatcher devant moi – dans le journal, bien entendu, qu’en bonne citoyenne d’après la révolution française j’achète tous les matins – et je commence à penser que quelque chose est allé de travers durant ces trente années de démocratie ».

    Aimer les femmes n’a pas fait d’elle une lesbienne. Aimer les femmes veut dire pour elle aimer la vie, l’amour, la poésie, et le danger. Du Gabin de la casbah d’Alger ou du port du Havre, le séducteur séduit et le déserteur désemparé, elle écrit : « j’apprenais comment on se comportait avec les femmes, comment on les fait tomber amoureuses et comment on les protège et, chose encore plus importante dans l’éthique de Jean, comment on apprend la vie d’elles qui, comme un fleuve, savent trouver la route, au milieu de blocs de rochers coupants, d’escarpements et d’épines, vers les bras déployés de la grande mer ».

    Aucun cinéphile ne demeurera insensible à cette lecture. Goliarda Sapienza, une Dorothy Parker de Catania...

Robert Lévesque
 
 

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