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LETTER FROM AN UNKNOWN WOMAN - critique de Bruno Dequen

2012-11-01

UNE VIE DE SOUPIRS

    A shot that does not call for tracks
    Is agony for poor old Max,
    Who, separated from his dolly,
    Is wrapped in deepest melancholy.
    Once, when they took away his crane,
    I thought he'd never smile again.

    Poème de James Mason dédié à Max Ophüls

    Adapté d’une nouvelle de Stefan Zweig, Letter from an Unknown Woman est la perle de la courte carrière américaine (1947-50) de Max Ophüls. Souvent éclipsé par le prestige des films français de sa fin de carrière (Le Plaisir, La Ronde, Madame de… et Lola Montès), ce film n’a jamais bénéficié d’une bonne distribution, et sa ressortie actuelle en blu-ray par Olive Films marque sa première édition américaine depuis l’époque VHS.

    Avant d’entrer dans le vif du sujet, un court mot sur cette jeune compagnie qui, depuis quelques années, s’impose dans le domaine du cinéma maison avec une collection de titres à la fois surprenante et très diversifiée. Allant du cinéma de genre contemporain (Amer, Love Exposure) aux classiques négligés (Johnny Guitar, Force of Evil), en passant par les œuvres moins reconnues de grands cinéastes (un coffret Otto Preminger à venir, le Macbeth de Welles, le Too Late Blues de Cassavetes), cette compagnie est tranquillement devenue le complément idéal de Criterion sur le sol américain. Par contre, les moyens n’étant pas les mêmes, il ne faut pas s’attendre à des suppléments à foison. Dans le cas du Ophüls, c’est le film, et rien que le film (même pas de sous-titres disponibles). Ceci dit, nous serions bien injustes de nous plaindre devant la superbe copie de ce mélodrame, genre dont le cinéma ne semble plus savoir accoucher aujourd’hui.

    Ou presque. En effet, impossible de ne pas penser au récent Tabou de Miguel Gomez devant le film d’Ophüls. Dans les deux cas, l’histoire d’une passion amoureuse tragique racontée à posteriori par l’un de ses acteurs. Dans les deux films, le choix dramatique de la renonciation par le personnage féminin. Toutefois, là s’arrêtent les comparaisons. Alors que l’amour est partagé chez Gomez, le cœur de Letter from an Unknown Woman est le récit d’une passion à sens unique. Toute sa vie, Lisa, une jeune Viennoise du début du siècle, n’a eu d’yeux que pour le pianiste Stefan Brand, un gentil charmeur volage. Un coup de foudre qui survient alors que Lisa n’est qu’une adolescente observant l’installation de ce beau voisin dans son immeuble, et qui hantera sa vie.

    Le film tout entier épouse le point de vue de notre héroïne, puisque son récit est fondé sur la lecture par Stefan de la lettre écrite par Lisa sur son lit de mort. Ophüls, reconnu pour sa passion des mouvements de caméra et de recadrage complexes, comme le souligne avec amusement James Mason dans le poème cité ci-dessus, exploite au maximum ses talents de metteur en scène dans ce film. Sa caméra virevoltante n’a de cesse d’inclure Lisa et Stefan dans un même espace continu, alors que Stefab ne s’aperçoit presque jamais de la présence de cette fille obsédée derrière la porte, la fenêtre ou un pan de mur. Car c’est bien d’obsession qu’il s’agit ici. Lisa n’éprouve ni regret ni amertume devant le comportement de Stefan (qui l’a oubliée alors qu’ils avaient fini par vivre une courte romance). Elle est parfaitement consciente de la superficialité de leur relation. Ophüls aussi d’ailleurs, lui qui met en scène leur seule soirée en amoureux dans un faux train de foire passant devant des paysages artificiels. Épousant constamment les mouvements de son personnage, le cinéaste met également l’accent sur l’aspect voyeur et presque inquiétant de cette femme qui observe dans le froid la fenêtre de son voisin. Lisa est bien malade. Malade d’un amour incontrôlable qu’elle ne sait que trop bien être malsain. Mais comment guérir d’une telle infection lorsque la simple vision d’un être provoque chez soi un bonheur à nul autre pareil?

    Dans une entrevue pour la sortie d’Identification d’une femme, Antonioni discutait de sa volonté de rompre avec une vision romantique et passéiste des relations amoureuses. L’homme moderne, disait-il, peut bien entendu connaître des déceptions amoureuses, mais il ne sombre pas dans la mélancolie morbide ni la dépression sans issue. Il pense, rationalise et passe à autre chose. Il a probablement raison. Et c’est justement pourquoi ce film d’Ophüls est plus précieux encore aujourd’hui. Oui, l’amour n’est plus comme ça. L’a-t-il d’ailleurs jamais vraiment été? Mais le cinéma n’est pas là que pour représenter la réalité. Il peut aussi la sublimer.

Bruno Dequen

La bande-annonce de Letter from an Unknown Woman

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