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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

QU'EST-CE QU'UNE IMAGE?

2012-11-01

    Avant de commencer, quelques récriminations pour faire sortir le méchant. Que l’automne soit propice aux soupes chaudes, aux bonnets de laine et aux festivals de cinéma, soit. Mais qu’il devienne le lieu d’un véritable embouteillage où plusieurs événements (Cinémania et les Rencontres Internationales du Documentaire pour les nommer) se télescopent dans la cacophonie la plus assourdissante alors qu’en outre une moyenne de 15 films prend l’affiche chaque semaine sans queue ni tête est une façon de prendre le cinéphile pour une poule pas de tête qui commence à lasser.

    Attention divisée, donc, mais suffisamment stimulée par la programmation des 15e Rencontres Internationales du Documentaire (du 7 au 18 novembre) pour mieux y voir en filigrane une excitante invitation à réfléchir à la signification des images de cinéma. Qu’est-ce qu’une image ?

    Aux RIDM, elle est d’abord le lieu d’une émotion, d’un souvenir, d’une activité enregistrée sur pellicule pour mieux marquer l’esprit des spectateurs. Et quels spectateurs! Gilles Jacob, président du Festival de Cannes, Philippe Falardeau, Gael Garcia Bernal, Frederick Wiseman, Agnès Varda, Lou Reed, Barbet Schroeder, Jia Zhang-ke et les autres ont en effet été invités à piocher dans leur petit répertoire personnel d’images pour y dénicher leur documentaire, celui qui a fait battre leur cœur plus fort que les autres, pour mieux l’offrir en très joli cadeau à cette édition-anniversaire des RIDM. Le réel se fait souvenir, l’image le lieu d’un partage et d’un échange (comme d’ailleurs dans le film de clôture choisi par le festival, Journal de France de Raymond Depardon et Claudine Nougaret où cette dernière revisite les archives visuelles de son compagnon pour mieux dessiner son portrait et celui du monde qu’il arpente), ce qui reste, malgré tout, l’une des plus belles définitions que l’on puisse lui donner.

    Mais, au cœur d’une programmation foisonnante (avec un coup de cœur pour Un été avec Anton, terrifiant document de Jasna Krajinovic sur l’état de la jeunesse russe à travers le portrait d’un gamin embarqué à son grand plaisir dans un camp d’entraînement militaire), deux films-phare de cette édition viennent aussi questionner bien plus ouvertement ce que peut bien vouloir dire (et représenter) l’image de cinéma en 2012.

    D’abord, dans Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel, deux membres du Sensory Ethnographic Lab d’Harvard (ce qui vaut déjà son pesant de cacahuètes) qui ont eu cette drôle d’idée d’installer une douzaine de caméras à bord d’un bateau de pêche industrielle et de les laisser passer de leurs blanches mains à celles des pêcheurs, plonger dans l’eau bouillonnante le long des côtes du Massachusetts ou dans les filets de pêche. Apocalyptique, conçu à l’image de la vie non lissée par le cinéma, sauvage, chaotique et rendant à la nature son aspect de théâtre brutal et non-conventionnel, Leviathan se transforme encore en une expérience particulièrement déstabilisante pour le spectateur, tantôt hypnotisé, tantôt mystifié, toujours immergé, incapable d’identifier le réel point de vue de l’image elle-même. Qui nous parle ? Qui nous montre ? La nature elle-même ? Impossible à définir, impossible à cerner, impossible à comprendre, l’image de Leviathan devient l’endroit même d’une possible réinvention complète de sa définition. Passionnant.

    Passionnant, comme l’est d’ailleurs l’autre très bon coup de cette programmation, Room 237 de Rodney Ascher, autant hommage au génie créatif de Stanley Kubrick (le film part à la rencontre de différents fous, voyant tous dans les images de Shining des réponses à tous les grands mystères de l’univers) que petit traité ironique et fascinant de décryptage des images. La place d’une chaise dans un cadre ? L’ombre d’un hélicoptère surgissant sur une route ? Le dessin naïf d’une fusée sur le pull d’un enfant ? Le placement de boîtes de conserve sur une étagère ? Tout peut faire sens, tout doit faire sens. Et si Room 237 peut parfois se perdre dans quelques répétitions, il n’en reste pas moins l’un des documents les plus précieux, et les plus divertissants, pour apprendre à regarder une image. Dieu sait que nous en avons besoin

Bon cinéma

RIDM : du 7 au 18 novembre, www.ridm.qc.ca


Helen Faradji

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