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DÉMYSTIFICATION AFFECTUEUSE - par Robert Lévesque

2012-11-08

    Cent treize cartons bourrés jusqu’à la gueule, cinq ans de travail, mille cent deux pages, et les propos et confidences du seul enfant (né en 1921, avant le premier film): la biographie du cinéaste de La Règle du jeu et de La Grande illusion signée par Pascal Mérigeau (critique de cinéma au Nouvel Observateur, auteur déjà de biographies de Sternberg, Mankiewicz et Pialat) chez Flammarion a tout pour impressionner, et plus encore car il s’agit à la fois de l’éloge d’une oeuvre et du déboulonnement d’une statue. Renoir. Le grand Renoir. Le fils de. Le maître. Cet homme rond et léger, ce jeune homme entré par inadvertance dans le monde du cinéma (pour une femme qui était modèle dans l’atelier de son père...), cet esprit brouillon et libre, anar et aristo, très sympa et très patron, nous apparaît maintenant (que Mérigeau en soit salué) comme un homme autrement plus complexe que sa légende, une légende dont ce travail biographique colossal décrit parfaitement, sans la dénoncer, la fabrication.

    Nous avons là de la rareté dans le champ de la biographie d’un cinéaste de génie certes, mais d’un homme à tous les autres semblable (homme pour homme, bonjour Brecht) en ce qui concerne l’orgueil, la compromission, la mauvaise foi, la bonté, la méchanceté, la jalousie, l’admiration, la fascination, la détestation, la mesquinerie, bref en ce qui concerne l’hommerie, mais dans sa version joyeuse (Renoir est une fête) et non sans cet opportunisme crasse qui, chez lui, fut à la limite un art, comme le menuet ou le saut à la perche. Mérigeau admire Renoir sans fermer les yeux, il n’a pas peur de ce soleil (ce Roi soleil ?) qui irradia autour de l’auteur du Carrosse d’or.

    Vous lirez cette brique, je ne peux vous en répandre ici toutes les richesses, mais sachez que Pascal Mérigeau, qui n’a jamais rencontré Jean Renoir, a magistralement mené son entreprise de démystification, d’autant plus forte et remarquable qu’elle est tout du long dénuée de la moindre aigreur ou agressivité et qu’au contraire, comme il l’écrit, « mon admiration pour le cinéaste a grandi, ma sympathie pour la personne s’est muée en empathie, à présent teintée d’affection ». Il est en effet assez difficile, lorsqu’on approche le sujet Renoir, de détester ce cinéaste qui aimait tant le cinéma après y être entré par hasard (Auguste, son père, ne savait pas quoi faire de son dadais, il l’essaya à la céramique !), ce bonhomme dont les tournages furent, comme il en inventa le mot, des « tournaisons »..., mais dont le parcours est aux yeux des intransigeants pour le moins déroutant...

    Voyons-en les grands virages et volte-face : après avoir, pour le centième anniversaire de la conquête d’Alger, tourné un hymne à l’empire français sous forme de western colonial (Le Bled, en 1929), le voilà-t-il pas qu’il flirte du côté de Prévert et des anarchistes du groupe Octobre dans les années trente (tout en sollicitant le ruban de la Légion d’honneur !); ensuite, en 1936, pistonné par Aragon, il répond à une commande du Parti communiste français en tournant, sous le Front popu, La Vie est à nous qu’on projette dans les cellules communistes et puis il remet ça en cinéaste officiel du PC avec La Marseillaise, en 1937, où il charge Marie-Antoinette pour mieux épargner le cher Louis XVI; ensuite, c’est sa germanophilie qui, la même année, éclate dans La grande illusion et dont il écrira à un ami sa fierté de le savoir projeté en séance privée à Benito Musssolini... Mais ce film est un chef-d’oeuvre!

    Et fin du premier acte du vaudeville.

    Au deuxième acte, vient la guerre. À l’été 1940, Renoir se rapporte à Vichy, il écrit à Jean-Louis Tixier-Vignancour, qui est en charge du cinéma, lui demandant qu’on lui dicte sa conduite. Il y va même d’une proposition au maréchal au sujet d’un film qui serait d’esprit religieux et il en profite pour glisser l’idée de la construction de  grands studios de cinéma à Valbonne « dans un esprit de révolution nationale »... Et puis tout va basculer, le 1er janvier 1941, il quitte la France avec sa femme et son fils, il a compris ce qui s’en vient  et il va s’établir aux États-Unis, réclamer la nationalité américaine, l’obtenir et la garder, et y demeurer jusqu’à sa mort, dans ce pays d’Hollywood qui le fascine même si Hollywood et lui ça fera deux... Car il n’est de dieux du cinéma que dans cet empire américain, Charlot, Stroheim, Griffith, tous y étaient, tous y ont signé des chefs-d’oeuvres.

    Il faut dire que Jean Renoir n’aimait pas le cinéma français. Aucun cinéaste du pays des frères Lumière ne trouvait grâce à ses yeux. Au-delà des virages en U et des changements de fringues politiques, que Mérigeau lui pardonne magnanimement, c’est l’une des assertions éclatantes, mais pas très surprenantes pour les renoiriens éblouis et lucides, de cette monumentale biographie qui ravale la façade du monument Renoir (dont on verra à 21 heures sur TFO Le testament du docteur Cordelier ce jeudi 8 novembre, et Le caporal épinglé le jeudi 15).

    La vie, au fond, était à lui... J’imagine que voir sa bouille au Louvre vous libère de bien des inhibitions...

Robert Lévesque

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Vos réactions (1)

  1. Comme le dit Octave-Renoir dans La règle du jeu: "Le plus terrible dans ce monde c'est que chacun à ses raisons".

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-11-08 à 14h05.

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