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TOMBOY - critique d'Helen Faradji

2012-11-08

FAIRE SIMPLE ET TAPER JUSTE

    Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne cède pas aux sirènes de l’esbroufe ou du tape-à-l’œil. Une cinquantaine de scènes bien serrées tournées en une vingtaine de jours. Un appartement anonyme dans un lotissement et une forêt avoisinante pour décors. Pas de musique, sauf pour un morceau judicieusement placé lors d’une scène de danse enfantine, pas d’artifice. Un appareil photo, en guise de caméra, - on n’arrête plus le progrès – permettant néanmoins la fouille des profondeurs de champs et une luminosité étonnante. Tout, dans le magnifique Tomboy, respire l’économie de moyens, la retenue, sans pourtant jamais ne le rendre austère ou parcimonieux. C’est entre autre ce qui fait l’intelligence et la finesse de ce grand petit film.

    Car Céline Sciamma y réussit presque l’impossible : aborder, avec la plus grande des simplicités, les questions les plus profondes, les plus complexes. Peut-être était-ce d’ailleurs la seule façon de faire pour éviter toute complaisance? Comme dans son précédent La naissance des pieuvres, la jeune réalisatrice française s’y frotte en effet à nouveau à l’ambiguïté sexuelle et aux troubles identitaires, par le biais d’une enfant, Laure (formidable et équivoque Zoé Héran), qui après un malentendu qu’elle ne contredira pas, se fera passer auprès des enfants du coin pour un petit garçon. Cheveux courts, corps encore asexué, regard frondeur : la manipulation ne pose pas problème. D’autant qu’elle ne sera jamais l’arme de la cinéaste qui, se tenant à hauteur d’enfant, évite toute dramatisation, toute théorisation bien-pensante pour plutôt capter cet instant fugace où l’identité n’est encore qu’un concept malléable, pas une définition définitive.

    Ni violent comme Boys Don’t Cry, ni onirique comme La vie en rose, Tomboy parvient en effet plutôt à capter avec une sensibilité inouïe tout ce qui se joue dans la tête et le corps de cette fillette manquée le temps d’un été décisif. Sans une parole, sans un geste de trop. Simplement en se tenant au plus près d’elle, et de sa bande (les parents n’existent qu’à peine dans cet univers rendant enfin justice à la complexité du monde de l’enfance), en scrutant patiemment le moindre tressaillement de son beau visage buté, dans une approche à la fois intimiste et extrêmement pudique. Par petites touches d’une finesse exemplaire, tout s’éclaire alors, dans les moindres détails, les moindres nuances. Et le cinéma se fait alors, comme par magie, ni révélateur, ni loupe, mais simplement miroir lucide et tendre.

    C’est que plutôt que de vouloir à tout prix définir ce qui se joue à l’écran, plutôt que de chercher l’explication psychologisante rassurante ou la thèse sociologique globalisante, Sciamma fait le choix intelligent de recourir aux bonnes vieilles ficelles du suspense. Non pour transformer son héroïne en appât sensationnaliste, ou pour embrigader son spectateur dans une tension toute hitchcockienne, mais pour observer avec une tension soutenue, et une tendresse indéniable, cet instant étrange où se joue le passage d’un état d’enfance, marqué par le jeu et l’incertitude, à celui d’adulte où les choses doivent être nommées et éclaircies. Cela n’a l’air de rien et pourtant cela fait tout. Au point de transformer Tomboy en l’un des films les plus réussis, les plus profonds et les plus émouvants sur ces drôles de sentiments qui font toute la complexité de l’être humain. À tout âge.

Helen Faradji

*Une première version de cette critique est parue dans la revue 24 Images (numéro 154, dossier spécial Festival du Nouveau Cinéma).

La bande-annonce de Tomboy

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