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EXISTENTIALISME HITLÉRIEN - par Robert Lévesque

2012-11-22

    C’est l’histoire d’un type qui, avec sa bande, vient passer un week-end en région alpine pour s’aérer et y retrouver sa maîtresse qui l’attend non sans s’ennuyer. Tout ce beau monde réuni va jaser, manger, boire, se balader aux alentours, regarder un film, écouter de la musique, danser, alors que le type et sa maîtresse ne baiseront pas sans mal. Puis tout le monde, sauf elle, repartira au petit matin du troisième jour. Scénario simple, à l’antonionesque des années existentialistes, sauf que le dramatis personae est composé d’Adolf Hitler et d’Eva Braun, du couple Goebbels sans les enfants, de Martin Borman et de quelques autres de moindre rang dans l’amicale hitlérienne. Printemps 1942 à Berchtesgaden. Rires et brouillard.

    Ce week-end est verdâtre, l’air qu’on y respire a la teinte des uniformes de la Wehrmacht, même si ces gens-là qui débarquent en blaguant sont tous en costards-cravates noirs et que les femmes ne manquent pas d’élégance dans le glauque. Alexandre Sokourov, avec Moloch, a d’abord signé un climat, installé une atmosphère, créé un brouillard dramatique, il a mis en scène une situation tendue entre spleen et smog, un temps suspendu et arrêté, il a cerné un vide dans la vie d’Hitler, rempli de rires de femmes, comme s’il y avait alors (avant les signes de mauvais augures de l’automne 42) une espèce d’accalmie tendineuse dans l’escalade, une attente qui s’étirait de la nervosité vers l’ennui et qu’on ne savait trop quels étaient vraiment le but, l’occasion, la signification de ce bref séjour au nid d’aigle (un repos ? un répit ? une réunion ? ) où, à tout hasard, un officier est chargé de noter tout ce qui se dira, mais pas vraiment tout... lui fait-on comprendre.

    Il y a dans ce film qui casse les règles normales du récit (d’où la palme du scénario à Cannes, et l’admiration avouée d’Ingmar Bergman) une scène que personne avant Sokourov n’aurait pensé écrire. Eva Braun a quitté la table pour se retirer dans sa chambre et Hitler a regardé sa montre,  il va à son tour annoncer aux Goebbels et à Borman qu’il est fatigué et qu’il faut se lever tôt demain. Il passe dans ses appartements et s’attarde longuement (c’est la seconde fois dans le film) devant la photo de sa mère;  un domestique vient lui enlever sa veste et son faux-col et il le repousse car il veut se débarrasser seul de sa chemise et de son pantalon; il va dans le cabinet de toilette en camisole et boxer et lorsqu’il allume, Eva est assise en déshabillé sur le rebord du bain, il comprend qu’elle veut tenter un rapprochement : il va piquer une crise nerveuse, il délire en imaginant à forte voix l’inimaginable d’une famille, « papa Hitler, maman Hitler, bébé Hitler, la soupe des Hitler ! »; il la chasse, elle tend un revolver qu’il dépose dans un tiroir; profitant qu’il ait le dos tourné et penché, Eva Braun lui assène alors un coup de pied au cul ! Il la pourchasse, elle monte sur la table de la salle à manger adjacente, le nargue en dansant, il la traite de « show girl » et elle lui rappelle que lorsqu’ils se sont rencontrés chez un photographe, le cliché ensuite montré à son père avait amené celui-ci à dire qu’il trouvait à ce type « l’air d’un gros zéro »...

    C’est en effet chez un photographe du nom de Heinrich Hoffmann, ami d’Hitler, qu’Eva Braun et le futur führer se rencontrèrent en 1928. Elle devint sa maîtresse en 1932 et jamais il ne se montra en public avec elle. Il lui avait acheté une villa à Bogenhausen près de la maison de ce photographe.

    Sur TFO le vendredi 23 novembre à 21 heures, Moloch, un chef-d’oeuvre glaçant. Moloch ? Dans la Bible, un dieu cananéen pour qui, en son honneur, des enfants étaient passés par le feu.

P.-S. : Lorsque le dimanche 9 janvier 1927 en après-midi le Laurier-Palace fut incendié rue Sainte-Catherine, 78 enfants périrent dans les flammes, ce qui renforça la croisade du clergé contre le cinéma, un chanoine y allant de cette définition inspirée : « l’immoral Moloch moderne du plaisir ». Le film à l’affiche en était un de Mary Pickford.

Robert Lévesque


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Vos réactions (4)

  1. Le 27 janvier 1927, au Laurier Palace, le principal film à l'affiche était «Upstage», avec Norma Shearer (d'origine montréalaise) en vedette. L'incendie est survenu lorsqu'était projeté «Get 'Em Young» de Hal Roach, avec Stan Laurel. Pas de Mary Pickford dans ce programme...

    par Yves Lever, le 2012-11-22 à 07h58.
  2. Petite précision: les enfants ne sont pas morts dans les flammes, mais étouffés dans l'empilade qui se forma dans l'escalier (des issues étaient barrées). Mary Pickford apparaissait sur la marquise du cinéma pour la semaine suivante, si je ne m'abuse.

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-11-22 à 09h40.
  3. Cher Lever, vous avez sans doute raison sur les films mais la dxate était bel et bien le 9 janvier et non le 27 comme vous l'écrivez... Cher Sirois-Trahan, oui, l'empilade des asphyxiés, je suis allé un peu vite avec mes flammes... Robert L.

    par robert lévesque, le 2012-11-22 à 11h24.
  4. Cher Robert, tu as bien raison. Mal réveillé, je n'ai vérifié que pour les films. Partout ailleurs, j'ai bien écrit que c'était le 9 janvier. En passant, il y a un cinéaste amateur qui a réalisé un documentaire sur l'événement. Il a accumulé une documentation importante à ce sujet. Il a même pu trouver une copie de «Get 'Em Young». La citation précise : «soixante-dix-huit victimes de l'immoral Moloch moderne du plaisir: le cinéma», écrit le chanoine Adélard Harbour (Semaine religieuse de Montréal, le 20 janvier 1927)

    par Yves Lever, le 2012-11-22 à 12h22.

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