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Plateau-télé

COMIQUE TRIPIER - par Robert Lévesque

2012-11-29

    À La Grande Bouffe, j’étais là ! Et ce film m’avait laissé sur mon appétit... Ni estomaqué, ni écoeuré, ni scandalisé, j’étais plutôt demeuré pensif quant au sens à donner à ce film aussi grassement allégorique sur la société de consommation que pansu de la matière ingurgitée dans ce menu extrême. Bref, insatisfait et dubitatif, j’étais sorti de table. Il faut dire que d’autres cartes de ce Cannes 1973 étaient relevées et que j’avais amplement, avec La maman et la putain d’Eustache et Cris et chuchotements de Bergman, mon lot de victuailles, je devenais dodu de la caboche et le ventre pouvait attendre…

    Ferreri ? Avec son mauvais goût assumé (genre Mocky), c’était un comique tripier, m’étais-je dit  (mais j’avais adoré L’Audience, cette satire vaticane tournée deux ans auparavant et qui demeure son meilleur film). Marco Ferreri ? Ça sentait son Arrabal sans la morbidité. Un Italien qui dénonce  l’excès de table ? Un gros mangeur qui s’assume ? Un Pasolini des antipasti ? Un sycophante de l’ appétit ? Le guide du suicide à la louche ? Un queux de la dernière cène ? Je m’y perdais…, je m’en foutais.

    Mais le ramdam avait été terrible (le film représentant la France dans la compétition officielle) et la curée journalistique hexagonale fut agressive, incessante et pas en manque d’adjectifs idoines : ce film était évidemment  décrit comme étant « indigeste », il faisait monter la moutarde au nez, il restait sur l’estomac, c’était ou « dégueulasse »  ou « chiant », et je me souviens d’un titre bien tourné lu dans je ne sais plus quel canard (braisé ou laqué) : « voir La Grande Bouffe et vomir »… Décidément, le barouf autour de la bouffe (au pays de Brillat-Savarin et des frères Troisgros) m’amusait, mais le film par son mauvais goût revendiqué et réussi me laissa froid comme les viandes et fermé comme les huîtres. La métaphore provocante sur la société de consommation qui cuve ses angoisses à table (se gavant de consommés, rognons, gelées, purées, ragoûts, rôtis, gnocchi, hachis, fondants…) me fit simplement l’effet cinématographique d’un gros navet…

    Ce que je dégustai, par contre, c’était le quatre-quarts des acteurs, Mastroianni (le beurre), Tognazzi (la farine), Piccoli (le sucre) et Noiret (les œufs). Ça, ça se brassait assez bien. Ces acteurs-là (seul Piccoli n’est pas encore sorti de table) fournissaient de l’ingrédient humain formidable, ces bêtes d’écran auront été servis à toutes les sauces cinématographiques, du comique au tragique, et je comprends que face au projet de Ferreri , un excessif, au scénario aussi flou que fou (le cinéaste du Mari de la femme à barbe, tourné avec une Girardot poilue en 1964, ne savait pas trop où il irait dans ce plan de suicide collectif de mangeurs, de kamikazes de table…), ces pointures de cabotins hauts de pattes aient eu le goût de passer à table, de s’empiffrer de risque, de jouer le jeu, de s’amuser en somme, ce qu’ils firent souvent sur les plateaux mais sans doute  jamais autant que dans le service de cette extravagance carnivore et pâtissière, cochonne et goulafre, qui filait jusqu’au plaisir ultime quand Noiret, qui y joue un respectable juge, impartial et diabétique, meurt d’extase en croquant dans une gelée en forme de sein, retrouvant le rose paradis de ses tétées enfantines…

    Je laisse aux estomacs pas trop dérangés  le soin de regarder La grande abbuffata sur TFO le 29 novembre à 21 heures. Aux esprits solides, je rappelle qu’en cette même année 1973 sortait un film autrement touillé, La Société du spectacle, du regretté Guy Debord. Avec Ferreri, on se gratte la bedaine, chez  Debord, on se sert de sa tête.  

Robert Lévesque

Le début de La grande bouffe

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Vos réactions (1)

  1. "voir La Grande Bouffe et vomir" Jean Cau, Paris-Match

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-11-29 à 23h12.

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