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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CINÉMA QUÉBÉCOIS : LE NOMBRIL DU MONDE ?

2012-11-29

    C'est donc la crise. À en croire, en tout cas, ceux qui déplorent leurs poches moins garnies. Parce que, soyons honnêtes, une année en bas, surtout en termes artistiques, ne saurait laisser présumer d'un problème plus structurel. La vie, comme le cinéma, est ainsi faite. De vagues, de cycles, de montagnes russes. C'est bien ce qui les rend passionnants.

    Ceci dit, si l'on est en droit de s'interroger sur les raisons qu'ils avancent, personne ne pourrait contredire messieurs Guzzo et consorts. L'année 2012 n'est pas, n'aura pas été, une année marquante. Ni en termes de box-office, ni en termes d'accomplissement artistique. Pourtant, trois aspects importants semblent avoir été occultés de ce petit débat en forme de séisme national.

    D'abord, pour reprendre l'insensée comparaison faite en une du Journal de Montréal, que d'associer Skyfall de Sam Mendes aux éclatantes réussites commerciales et Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond aux films d'auteur « lamentards » (en passe de devenir l'expression de 2012) est à peu près aussi crédible que de vouloir mettre en balance leurs résultats financiers. Car, comment raisonnablement penser que le dernier James Bond n'est pas un film d'auteur, distillant la vision du monde d'un cinéaste (et de son directeur photo !), insufflant une mélancolie à la fois personnelle et singulière dans un univers certes balisé mais ici réinventé, s'inscrivant avec la même solidité dans la franchise que dans l'œuvre de Mendes ? Et de la même façon, comment ne pas voir dans le film d'Émond une formule, une recette certes individuelle mais imitable à l'infini, faite de jugement moralisateur, de rejet du monde, d'abus de plans fixes et de sécheresse formelle ? Il serait temps que cette distinction inutile, impraticable et nourrie aux clichés entre œuvres d'auteur et commerciales cesse d'empoisonner la réflexion autour du cinéma.

    Ensuite, que cet affaissement du cinéma ne concerne pas que le Québec et que le besoin de regarder ailleurs qu'en direction de son petit nombril est criant. Si crise il y a, elle est bel et bien mondiale, à n'en pas douter. Les salles sont désertées, le passage au numérique n'a pas eu l'effet escompté et le cinéma est sur le point de devenir un passe-temps désuet. C'est ainsi ici, et bien évidemment ailleurs (à part peut-être encore en France, où l'on persiste et signe à faire des images en mouvement la pierre angulaire d'une culture en santé). Hollywood, Hollywood-PQ, même combat : l'imagination, l'audace, l'inventivité n'y auront été que trop peu cette année pour envisager cette dernière comme un exemple de réussite. Et qu'un auteur comme Larry Clark décide de court-circuiter le système établi de sorties en salles pour diffuser son film uniquement sur le web (voire notre critique) est plus qu'une lubie : un signe des temps auquel il va bien falloir s'habituer. Les règles changent, à nous de faire en sorte que le nouveau jeu soit satisfaisant.

    Enfin, et c'est probablement le plus important, que l'attitude des propriétaires de salles se plaignant comme des marchands obèses (des figures qui, avouons-le, nous font fantasmer qu'un cinéaste s'en empare – M. Guzzo ferait, par exemple, un délectable second rôle chez les frères Coen), ne fait rien, mais alors rien pour améliorer les choses. D'abord parce que beugler à un créateur que son œuvre ne vaut pas tripette sans offrir de critique constructive revient à postillonner dans la mer, et ne fera certainement pas avancer le schmilblik, ni stimuler la créativité ambiante. Ensuite, parce que c'est oublier que dans ce genre de baisse de régime, les cinéastes ne peuvent être les seuls pointés du doigt. La responsabilité est nécessairement collective. Comment s'attendre à des films enlevants, stimulants, nourrissants quand notre société, déprimée et morose, ne suscite aucun désir ? Comment espérer que les films nous renvoient une image de nous vive et réactive quand le monde entier semble englué dans son marasme ? Comment oublier qu'un film est une proposition de lecture du monde offerte par un artiste, et que ce dernier travaille à partir d'une matière brute que nous façonnons tous ?

    Crise, pas crise, 2012 nous aura en tout cas vivement rappelé cet adage : on a le cinéma que l'on mérite.

Bon cinéma, lamentard ou non.

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. «Comment s'attendre à des films enlevants, stimulants, nourrissants quand notre société, déprimée et morose, ne suscite aucun désir ? Comment espérer que les films nous renvoient une image de nous vive et réactive quand le monde entier semble englué dans son marasme ?» Êtiez-vous au QC en 2012? Ma foi. J'ai du mal à y croire...

    par Mathieu Gaumond, le 2012-11-30 à 08h03.
  2. Bonjour Helen, Il faudrait cesser de répéter une information qui est fausse...On a fait la même erreur la semaine passée à une émission de la Première Chaîne, Bouillant de Culture. Les recettes en Amérique du Nord (USA+Canada) sont en fait en forte progression cette année....+6.1% du 1 janvier au 30 novembre 2012 (site Boxoffice Mojo, Variety etc,,,)...Print the legend, comme on dit!

    par Martin Desroches, le 2012-12-01 à 22h58.

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