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QU’IL CHANTE... - par Robert Lévesque

2012-12-06

    Cadeau d’avant les Fêtes, ce discours prononcé par Murnau le 7 avril 1927 au Ritz lors d’un déjeuner offert en son honneur par la Fox et publié le 9 avril dans Le Courrier cinématographique, un hebdomadaire indépendant de l’industrie qui fila de 1911 à 1937.

    « Sur le trajet de Calais à Paris, c’est avec une réelle émotion que j’ai contemplé la beauté du printemps sur la terre de France, et ma joie d’artiste en fut grande. Ma venue à Paris m’offre enfin l’occasion d’exprimer une idée qui me hante : pourquoi dans ce pays si riche, où sans aucun doute l’expression filmique deviendra un jour un art aussi artistiquement que la musique, la peinture, la sculpture, ne s’est pas encore révélé le poète du cinéma ? Pourquoi, parmi les jeunes, parmi ceux qui rêvent, ne s’en est-il pas trouvé un qui fut séduit par cet art de l’écran qui est celui de sa génération ?

    Aujourd’hui, nous bégayons encore, mais un jour viendra où un poète ouvrira la bouche, et nous écouterons son chant. Qu’il vienne de France, je le souhaite, mais même s’il venait du bout du monde, et parlât-il une langue qui n’est pas la nôtre, nous accueillerions son chant avec le même élan. Qu’il chante, c’est tout ce qui compte. L’art ne doit pas s’enfermer ici ou là, et n’en point bouger. Au contraire. L’artiste est chez lui partout où il est entouré d’une atmosphère de respect et d’absolue liberté, telle qu’elle m’entourait en Allemagne, telle que je l’ai trouvée en Amérique.

    Du fait de la situation qui fut la mienne dans ces deux pays, j’ai reçu des centaines de scénarios à mon adresse. Je suis désolé d’avoir à dire quelle pauvreté d’idées s’y étalait. Puis-je vous demander, messieurs, de laisser tenter vos intelligences françaises, de les exhorter de venir à moi, je vous assure que je vous ouvrirai les bras.

    Je viens de finir un film qui a pour titre L’Aurore.  Sans être superstitieux, je crois que si un jeune, un nouveau poète me faisait entendre son chant, ce serait pour moi une véritable aurore. »

    En 1927, Méliès vendait des jouets dans une gare de Paris, Max Linder s’était suicidé avec sa femme deux ans plus tôt, la même année où Louis Feuillade mourait, Abel Gance – ce même soir-là du 7 avril 1927, c’est stupéfiant – projetait au Palais-Garnier son fameux Napoléon, Germaine Dulac venait de présenter La coquille et le clergyman qu’Antonin Artaud, qui en signa le scénario, dénonça en hurlant à la trahison le soir de la première (beau chahut au Studio des Ursulines), et puis il y avait René Clair qui avait commencé à montrer le bout de son nez avec Entr’acte en 1924 et qui tournait alors Un chapeau de paille d’Italie. En 1929, Bunuel et Dali allaient lancer l’obus surréaliste Un chien andalou...

    Peut-on penser que, pour entendre l’appel un peu présomptueux de Murnau, il y avait dans la salle du Ritz messieurs Cocteau et Guitry qui s’y mettraient bientôt, au cinématographe, Cocteau répondant au chant du poète tant espéré par le maître allemand par son Sang du poète de 1930, Cocteau pour qui le cinéma (qui le raviva) était « un admirable véhicule de poésie ».

    Peut-on imaginer que les plus jeunes étaient là, Renoir, Bresson, Vigo, qui avaient respectivement 33, 26 et 22 ans ? En tout état de cause, ceux qui seraient les poètes du cinéma qui s’émanciperait sur la vague nouvelle du mi-siècle n’étaient certes pas là en 27 (mais ils auront tous dévorés  L’Aurore), car Rohmer avait sept ans, Resnais cinq ans, Pialat deux ans et qu’allaient bientôt naître bébé Godard et bébé Truffaut, le Suisse en 1930, le Parisien en 1932. Entre ces deux naissances, en 1931, Murnau, lui, terminant (en délicatesse avec Flaherty) le tournage de Tabou, va mourir dans un accident d’automobile sur une route de Californie, ayant choisi le chauffeur non pour son expérience de la route, mais pour la beauté de sa gueule; un jeune Philippin. Garbo fut la seule femme parmi la dizaine de personnes qui assistèrent à ses funérailles.

    Sur TFO le 13 décembre à 21 heures on peut voir le Faust de Murnau (1926) et le 20 décembre à 21 heures son Nosferatu le vampire (1922).

Robert Lévesque

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Vos réactions (1)

  1. Super beau texte et parler de Murnau c'est tellement rare et lui était totalement un grand poète (Faust, L'Aurore)... merci PP

    par pierre pageau, le 2012-12-06 à 10h18.

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