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HEAVEN'S GATE - critique d'Helen Faradji

2012-12-06

QU’IL ÉTAIT VERT, MON CINÉMA

    C’était à la fin du mois d’août dernier. Un moment rare, de ceux qui font frémir les cinéphiles, les coureux de raretés. Sur scène, un homme longtemps honni, seul, désavoué. Michael Cimino. Au festival de Venise, où il dévoilait la version cachée depuis 1980 d’environ 3h30 de son Heaven’s Gate (après sa sortie catastrophique qui plongea United Artists dans les abîmes de la faillite, et le réalisateur dans ceux de l’oubli, le cinéaste le raccourcissait lui-même, sans plus de succès), il retrouvait le goût des hourras. C’est Criterion qui a chapeauté l’affaire, en salles, et aujourd’hui dans une superbe version Blu-ray, faisant oublier l’homérique récit de tournage de ce film maudit qui, après 5 jours de tournage en avait déjà 4 de retard, qui explosa tous les budgets, qui fut monté sous la protection de gardes armés, qui exista en premier lieu dans une version de 5h25 ! Aujourd’hui, tout cela fait la légende. Celle qui pare les films de ce petit surplus singulier qui les rend inoubliables. Les trois négatifs originaux, jaune, rouge et cyan, un ripolinage numérique, des mois de peaufinage qui évoqueraient presque, l’insensée violence en moins, le scintillant technicolor de La mélodie du bonheur, et la bête sortait du coma où l’histoire du cinéma avait bien failli la plonger. Et nous voilà enfin devant cette merveille de film, aussi beau de corps qu’il est bon de cœur.

    (Re)voir Heaven’s Gate aujourd’hui, c’est évidemment ouvrir la porte de la nostalgie et se souvenir que ce film, malgré lui, marquait la fin d’une parenthèse enchantée. Celle du Nouvel Hollywood, celle du vent de liberté et de fraîcheur sanglante qui revitalisa toute la production américaine entre 1967 (Bonnie and Clyde de Penn) et 1980. Cet instant magique, précieux, que les années Reagan allait faire basculer vers le tout-rentable et le tout-spectaculaire et qu’Heaven’s Gate fit s’envoler en fumée. Il y a bien sûr la coïncidence historique, mais c’est plus encore symboliquement qu’Heaven’s Gate peut se lire comme le grand film de la fin des illusions.

    Bien sûr, il y a cette scène de bataille conclusive, échevelée et traumatisante, en plein cœur du Wyoming de la fin du XIXe siècle où une communauté d’immigrants propriétaires de lopins de terre se fait rappeler à l’ordre par l’association des éleveurs déboursant à tour de bras pour éliminer ces gêneurs. Mais c’est bien plus subtilement que ce film respire, presque dans chacune de ses images, l’odeur âcre du sang et de la boue, le parfum vénéneux de la mort qui plane. Du générique sur fond noir accompagné des plaintives notes de David Mansfield à l’androgynie affolante de Christopher Walken, en passant par ces clairs-obscurs poisseux empesés de poussière ou par ce bal à Harvard où la valse de plusieurs couples se désynchronisent par flashs rapides comme pour annoncer le grand bouleversement à venir, l’impossible harmonie, chaque scène semble dire la fin de l’innocence, le dérèglement qu’est le crépuscule.

    Mais (re)voir Heaven’s Gate aujourd’hui, c’est aussi nécessairement le voir presque comme un film-oracle, capable de parler avec la même acuité de la situation en 1870, 1970 et 2012. La faillite des banques, la corruption, la pauvreté, le racisme, la violence, l’anarchie, les puissants tyrannisant les plus faibles, les cow-boys sans honneur tirant à bout portant sur des femmes et des enfants, les petites villes rurales sans grand avenir ni passé, la dialectique infinie du « nous contre eux », dans sa version riches contre pauvres, natifs contre immigrés… Le regard de Cimino est cinglant, douloureux : en débarrassant le western de tout ses oripeaux mythiques (le bien/le mal, la frontière…), il l’entraîne sur les terres du réalisme quasi-documentaire pour mieux fustiger toute l’inhumanité d’une Nation, incapable de partage ou d’ouverture, préférant vanter la réussite de son melting-pot comme un publicité à laquelle elle-même ne croirait plus.

    Pourtant, Michael Cimino n’en signe pas pour autant un film cynique. Même au contraire. Et c’est probablement cet élan contradictoire entre un vouloir-montrer vrai et un vouloir-espérer mieux qui rend Heaven’s Gate si passionnant. Plus qu’un cinéaste de la démesure, plus qu’un artisan de la paranoïa, Cimino est en effet aussi un cinéaste du « démocratisme absolu », selon la belle expression de Jean-Baptiste Thoret (dans l’indispensable Le cinéma américain des années 70 – éditions des Cahiers du Cinéma). Le genre de cinéaste qui préfère multiplier ses personnages, au risque de se perdre dans épopées humaines trop larges pour l’écran, pour que chacun, du plus pauvre au plus nanti, ait droit d’y exister. Le genre de cinéaste à exposer clairement, la fleur à la caméra, pourquoi la désobéissance civile est un acte sacré et que renoncer à se battre pour autrui, c’est renoncer à soi-même (pauvre Jim Averill, seul sur son bateau, dans l’épilogue le plus amer de l’histoire du cinéma). Le genre de cinéaste qui, on le voit, préférera toujours la joie un peu chaotique des scènes de groupes, l’effervescence bouillonnante et débordante des communautés en liesse aux têtes-à-têtes sinistres. Le genre de cinéaste enfin à faire appeler ses personnages « citoyens » parce qu’avant d’être des éléments de décor, ils sont des membres du groupe et que la seule espérance possible est celle de la solidarité… Ou peut-être, plus simplement, celle de voir Isabelle Huppert, nue comme un ver, le regard brillant et les joues empourprées, batifoler dans une rivière avec toute l’innocence du monde sur les épaules.

Helen Faradji

La bande-annonce d'Heaven's Gate

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