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LA MORT EN CET ÉCRAN - par Robert Lévesque

2012-12-13

    Je voulais vous causer de Rocco et ses frères de Visconti, de l’Italie d’hier, en noir et blanc, de ces Karamazov qui du sud de l’Italie montent à Milan, d’une famille qui se désagrège, les Parondi, mais mon souvenir de ce film est si flou et j’ai un problème technique avec le DVD,  mon écran demeure noir et me voilà privé de Rocco, ressassant sans en ressentir de visu la force et la beauté de son thème social, l’écrasement de l’individu, l’immigré monté dans les métropoles du nord, les vaincus, et ce Milan que cet aristocrate de gauche filme avec son oeil humaniste dans les faubourgs sordides, ses bars miteux, le Milan de la Porta Ticinese en non celui des palais dorés où il était né. Le Visconti de La terre tremble.

    J’y aurais vu le seul Delon possible, le premier, celui que la caméra de Giuseppe Rotunno découvre, un garçon inconnu de 25 ans qui allait dès lors devenir une star et qui avait encore de l’ange dans le regard, un ange boxeur, qui voit son frère fréquenter l’enfer et s’y perdre, et je me souviens comment Annie Girardot, à 29 ans, était la sensualité même, jolie pute écartelée entre l’ange et le démon, mais je m’arrêterai là dans l’évocation de ce chef-d’oeuvre (de cela je suis sûr) qu’inspira à Visconti la lecture autant de Gramsci que de Dostoïevski, et de Giovanni Verga, autre fils de la noblesse libérale italienne (sicilienne) dont tout le travail d’écrivain sera axé sur un rapprochement sincère avec les humbles, les vaincus.

    L’année 2012 s’achève, nous faisons relâche d’écriture, mais pas de pensée et, suis-je mélancolique si je retiens de cette année cinématographique non pas des films (je suis plus las que lassé), mais des réflexions, deux déclarations de cinéastes qui se rejoignent dans une vision morose (mais il y a du rose dans morose, tout de même) du cinéma, Alain Resnais et Léos Carax? Le plus vieux déclarait au journal Le Monde en septembre dernier que « le cinéma est un cimetière vivant, les vedettes des films des années 20, 30, 40 continuent de nous hanter depuis le fond de leur tombe. Il y a des gens qui vont voir aujourd’hui un film de Fritz Lang pour la première fois de leur vie (j’ajoute : les chanceux !). Les salles du Quartier latin, avec leurs reprises, sont peuplées de fantômes... Je sens la mort dans tout spectacle de cinéma ».

    Le plus jeune disait à Cannes en mai, avec en tête la pensée de son actrice disparue, Katerina Golubeva : « le cinéma est une île, une belle île, avec un grand cimetière » et il ajoutait à Locarno en août : « on fait des films pour les morts, mais on les montre aux vivants ».

    Alors, pour nous vivants qui sentons la mort en cet écran, le canal TFO (l’équivalent maison des salles du Quartier latin qu’évoque Resnais) vous offre à ses rendez-vous de 21 heures :  L’Argent de Bresson le 17 décembre, Metropolis de Fritz Lang le 27 décembre, Rocco et ses frères de Visconti dans sa version non censurée de 2 heures 45 le 3 janvier, Voyage à Tokyo et Printemps tardif de Ozu les 4 et 11 janvier, et la Médée de Pasolini le 10 janvier.  Joyeuses bûches !

    Note aux cinéphiles épris de littérature : il faut lire, si ce n’est déjà fait, ce roman que Luchino Visconti écrivit à 30 ans sans l’achever, dans les années trente, du temps qu’il était assistant de Renoir sur Une partie de campagne : Le roman d’Angelo publié chez Gallimard en 1993 dans la collection Haute enfance. Il aurait pu devenir écrivain, ce maître du cinéma.

Robert Lévesque

Annie Girardot dans Rocco et ses frères

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