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DE ROUILLE ET D'OS - critique de Céline Gobert

2012-12-13

    Mâles qui ont mal, blessures des figures masculines, virilités sensibles : ces leitmotivs, on les retrouve depuis 1994 dans le cinéma de Jacques Audiard. Le titre même de son premier long-métrage, Regarde les hommes tomber, le laissait d’ailleurs présager. Ses hommes à la dérive, Audiard les filme pourtant avec ambivalence : il met en exergue leur brutalité, mais s’engouffre aussi sec dans leurs failles ; il les montre forts et détestables, mais paradoxalement prêts à aimer, éperdument, d’un amour sans chantage ni trucage.

    Dans De Rouille et d’os, son homme s’appelle Ali (massif Matthias Schoenaerts), c’est un boxeur, un écorché vif. Il n’a pas d’argent, pas de maison, pas d’amis. Juste un gamin de cinq ans sur les bras dont il ne sait que faire. Ali est un mec pur et dur : il ne cause pas beaucoup, se bagarre dans les bars. Il porte la désillusion et la rage sur le visage, il n’est pas très aimable. A l’instar des autres hommes du cinéma d’Audiard. On se souvient de Vincent Cassel, qui incarnait Paul Angeli, un ancien repris de justice exécrable dans Sur mes lèvres, de Romain Duris dans De battre mon cœur s’est arrêté, agent immobilier véreux sous le joug de son père qui n’hésitait pas à foutre dehors les immigrés, ou du Malik El Djebena, incarné par Tahar Rahim, dans Un prophète, jeune délinquant condamné à des années de prison. Ali partage avec eux une âpreté certaine, et, une apparente force mentale qui ne cache rien d’autre qu’une immense vulnérabilité. Vulnérabilité, dans son cas, qui se révèlera au contact d’une femme. L’anti héros n’affirmera ses failles que dans les bras de Stéphanie (Marion Cotillard, au jeu justement dosé), dresseuse d’orques au caractère bien trempé.

    Chez Audiard, si, depuis 1994, les hommes tombent, les femmes, elles, se relèvent. Dans Sur mes lèvres, Carla (Emmanuelle Devos) est sourde, dans De battre mon cœur s’est arrêté, Miao Lin (Linh Dan Pham) ne parle pas français, dans De Rouille et d’os, elle est amputée de ses jambes suite à un accident sur son lieu de travail. Face aux difficultés, Audiard les présente comme des femmes fortes, des femmes « qui en ont ». Ainsi, exit les clichés sur ce que signifient, ou doivent signifier, les concepts de féminité et de virilité dans la société qu’on connaît : le cinéaste inverse les certitudes, bouscule les rapports dominants/dominés. Eux, ils ont l’air dur et invincible, mais dissimulent des tonnes de fragilité et de délicatesse. Elles ont l’air vulnérable et brisé : elles se révèlent guerrières. Les deux, pourtant, ont indéniablement besoin de l’un et de l’autre pour exister.

    Autre poncif qu’Audiard évite à merveille : pas besoin de violons, de grandes envolées lyriques, ou de déclarations enflammées pour parler d’amour. Audiard trouve dans De Rouille et d’os le terrain parfait pour bâtir son mélodrame… anti mélodrame. Car même lorsqu’il nous cause d’amours, de rédemption et de bataille contre la vie, c’est hard, pas larmoyant pour un sou, âpre et bourré de pudeur. Ici, il n’est toujours pas question pour lui de faire pleurer dans les chaumières. Voilà pourquoi, d’emblée, il peint des personnages peu aimables, rêches, pas là pour plaire au spectateur.

    Le cocktail gagnant ? Une volonté de réalisme (notamment dans la critique sociale) mariée à une mise en scène, belle et travaillée. D’un côté, Audiard prend le temps d’étudier les situations, les personnages, les malaises. De l’autre, il soigne l’image, signifie beaucoup avec peu de choses : d’un couteau planqué sous un drap, on devine les envies de suicide. D’une larme sur une joue, on condamne tout pathos. D’une dent qui tournoie à terre, on saisit toute la violence en jeu lors des combats de rue. C’est ainsi qu’à l’instar de ses protagonistes, le cinéaste livre lui-même un combat de chaque minute : montrer le pire, sans s’apitoyer, sans rallier le spectateur aux causes (perdues ?) des figures du récit, et ce sans temps mort ni voyeurisme. Si Stéphanie retrouve vie dans les bras d’Ali, c’est parce qu’il ne la juge pas, ne la regarde jamais avec pitié. Audiard fait la même chose : il suggère, s’économise, ravale ses larmes. Cette économie de moyens, qui constitue la réussite majeure du film, accouche in fine d’un drame puissant, uppercut tout aussi psychologique qu’animal, cinématographique. Et social, aussi.

    Car Ali et Stéphanie sont devenus des parias, des marginaux. Lui, privé de travail, n’a plus de quoi payer la nourriture de son fils, se retrouve condamné à faire les poubelles. Elle, privée de ses jambes, n’a plus de quoi séduire les mecs des boîtes de nuits. L’argent et le sexe : les deux piliers du monde moderne, les deux tout-puissants. Sans eux, ils ne sont plus rien, bons à être jeté, marginalisés malgré eux. Dans De Rouille et d’os, il y a ce fond social très présent, un doigt accusateur pointé vers cette société d’apparence et de conformisme qui exclut tous les autres : ceux qui galèrent, ceux qui sont différents, ceux qui sont handicapés. Autour du duo du film, d’autres figures gravitent pour nourrir cette critique sociale : les blessés croisés dans les couloirs de l'hôpital, ou la sœur d’Ali (jouée par l’excellente Corinne Masiero), virée de son boulot parce qu’elle a été surprise à voler des yaourts périmés.

    Pour autant, personne ne se laisse faire, personne n’abandonne, personne ne lâche les armes. Ali, par exemple, double ainsi son combat : combat à mains nues, combat métaphorique. Il se bat littéralement pour gagner de quoi vivre, pour offrir un cadeau décent à son gamin. C’est dans sa condition sociale, qu’il puise la rage suffisante pour mettre à terre ses adversaires. C’est dans le combat de Stéphanie, aussi, qu’il trouve la force d’avancer. Et vice versa : dans les combats d’Ali, Stéphanie puise le courage de continuer le sien. Ainsi, ce n’est pas un hasard si elle se tatoue les mots Droite / Gauche sur les cuisses. Des mots, comme autant de crochets (de boxe) qui résument leurs luttes conjointes pour s’en sortir. Un rappel des coups subis, et de ceux qu’il faut donner pour survivre. Dans un développement amer, violent, découpé sans douceur, Audiard parallélise ainsi les luttes, parle d’animalité, de chair, de corps. Le résultat est raide, sans concession. Et les personnages demeurent droits, dignes, et debout. Avec ou sans argent. Avec ou sans jambes.  

     Sur le plan symbolique de l’imagerie violence/désir, l’amputation du personnage de Marion Cotillard sert aussi une image choc : celle du corps féminin abîmé, transformé ; une image qui dérange parce que sujet à fascination et répulsion simultanée et que l’on retrouve aussi bien chez Luis Buñuel (Tristana) que chez Kelly Chambers Lynch (Boxing Helena) où les héroïnes amputées deviennent machines à fantasmes. Indéniablement, cette sexualisation de l’amputation et du corps abîmé est présente dans De Rouille et d’os : Audiard insuffle à l’handicap un réel pouvoir fantasmatique, il fait de la perte d’une partie de soi un vecteur de transcendance. Lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois, Ali et Stéphanie ne s’attirent pas forcément l’un l’autre. Lorsqu’elle le voit combattre, souffrir - physiquement parlant - on aperçoit le désir dans ses yeux. Lorsqu’il la voit combattre, souffrir - psychologiquement parlant -, il se met à l’envisager comme amante.

    Sa Marion Cotillard est comme la Rose McGowan de Planète Terreur qui armée de sa jambe-mitraillette symbolisait un même être hybride mi-mâle mi-femelle: femme au sex-appeal redoutable, femme aux attributs à symbolique masculine avec cette jambe-arme ouvertement phallique. On retrouve cette dualité chez Stéphanie qui véhicule symboliquement la nécessité et le droit au désir sexuel et à l'affirmation du corps ; désir juché bien au-delà des conceptions socio-normatives. Car le cinéaste, s’il érotise le corps de son héroïne via le regard d’Ali, dénonce également une société d’apparence, cruelle et impitoyable. Une séquence, parmi d’autres, dérange : Stéphanie repousse les avances d’un dragueur un peu ivre, et lorsque ce dernier découvre les jambes de la jeune femme, il s’excuse platement. Comme si elle n’avait plus le droit à une sexualité, à des désirs à son égard. En opposant les jambes parfaites des filles des boîtes de nuit aux prothèses de Stéphanie : Audiard condamne clairement une société qui dicte ses critères et codes de séduction, qui impose ses icônes désirables, qui exclut ceux et celles qui ne cadrent pas avec cette norme imposée.

    De Rouille et d’os : politique et politiquement incorrect ? Oui, assurément.

Céline Gobert

La bande-annonce de De rouille et d’os

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