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AMOUR - critique d'Éric Fourlanty

2013-01-10

L'AMOUR À MORT

    Un homme (Jean-Louis Trintignant) et une femme (Emmanuelle Riva) vivent depuis toujours ensemble. Elle tombe malade et il s’occupe d’elle. Jusqu’à la fin.

    Premier plan. Une salle pleine, quelques instants avant le lever de rideau. C’est une foule mais on peut distinguer les visages, sans qu’on en reconnaisse aucun d’emblée. Le plan dure et au moment où l’on se demande ce qu’il y à voir dans cette image banale et insistante, on les reconnait : Trintignant et Riva, assis l’un à côté de l’autre, attendant le début du concert.

    Ce premier plan d’Amour est emblématique de la patte d’Haneke, précise, rigoureuse, ouverte: il nous donne une image mais c’est à chacun de nous de la décoder. S’il est vrai que, pour chaque plan, il n’y a qu’un endroit où placer la caméra, Michael Haneke le trouve à chaque fois ou presque. Alors, lorsqu’on montre la mort qui approche, où doit-on placer la caméra? Exactement là où le maitre autrichien a choisi de la placer, entre plan général et gros plan, à hauteur des yeux, immobile, comme un œil impavide mais qui capte le moindre frémissement. On ne voit aucun cinéaste vivant capable d’arriver à un tel dénuement, à une telle vérité. S’il était encore vivant, Pialat peut-être – les cris en plus…

    Haneke ne fait pas de films aimables – c’est peut-être pour ça qu’il tourne souvent avec Huppert (qui incarne ici la fille du couple), la plus fascinante et la moins aimable, à l’écran, des actrices actuelles. Haneke ne fait pas des films utiles : un point de vue sur le monde, certes, mais aucun message. Ses films ne sont pas non plus des œuvres angoissées et grandiloquentes comme celles de Lars von Trier. Ce n’est pas un provocateur à la Buñuel et ses radioscopies de la comédie humaine sont à cent lieues de la psychologie bergmanienne. Ce n’est ni un sociologue, - aucun débat sur l’euthanasie ici -, ni un philosophe, - aucune réflexion sur la vie et la mort. C’est un artisan au sommet de son art, un créateur d’images en mouvement et de sons, un « grand couturier », comme l’était Hitchcock. Bref, un cinéaste.

    Alors, que fait-il ce diable d’homme? Il montre, tout simplement. Il montre la mort à l’œuvre. « Il n’y a rien à montrer », répond le père à sa fille qui veut voir sa mère mourante. Pourtant, Haneke fait mentir son personnage et montre sans fard, mais sans cruauté non plus, la fin de vie de ces deux-là qui, ensemble, ont vécu, on l’imagine, le meilleur et le pire. C’est leur histoire, c’est leur affaire mais, malgré sa précision d’entomologiste, le cinéaste laisse suffisamment d’espace pour respirer, afin que chacun d’entre nous se retrouve inévitablement dans la peau de l’un des trois personnages – aujourd’hui ou plus tard… Alors qu’aujourd’hui, la vieillesse n’a droit de cité sur la place publique que lorsqu’elle est épanouie, sereine, vivifiante – c’est-à-dire « jeune », voire les Jane Fonda de ce monde – , montrer la vieillesse telle qu’elle est devient un geste politique. Le geste d’un humaniste, irréductible et lucide.

    Pourtant, le film ne s’intitule pas Mort, Déchéance ou Souffrance. L’intituler « Amour » le place, et nous place, dans une tout autre optique. Car c’est bien d’amour qu’il s’agit entre ces deux-là. Celui qui, à l’heure ultime, ne laisse pas de choix parce que la vie commune a brouillé les frontières entre les individualités. Celui qui nous oblige à faire du mieux qu’on peut avec ce qu’on a parce qu’on n’a qu’une vie à vivre et que celle-ci a été vécue à deux. On ne peut pas souffrir pour l’Autre mais on peut être présent, aimant et abject, solitaire et solidaire, efficace et dévasté, comme on l’a toujours été. La scène de la gifle, suivie des images fixes de tableaux, est à la limite du supportable, mais c’est un grand moment de cinéma qui conjugue la vérité des personnages (servis par deux acteurs immenses) et la vision d’un des plus grands metteurs en scène vivants.

    La presque totalité du film se passe dans l’appartement haussmannien du couple, avec son entrée théâtrale et ses coulisses privées. Aucun parti-pris d’huis-clos chez Haneke, mais le besoin d’être conséquent avec son sujet. Et il n’a qu’un sujet : ce couple dont l’un des deux s’éteint. Ils sont suffisamment à l’aise pour ne pas avoir à composer avec la pauvreté en plus de la maladie, mais pas assez riches pour avoir une armada de domestiques bienveillants. À ce que l’on sache, ils n’ont pas d’amis, soit parce qu’ils sont morts, soit parce que ce couple en autarcie a choisi d’être le miroir l’un de l’autre à l’exclusion même de leur fille. Seuls, donc, avec la mort qui avance. Plus la maladie s’installe et plus l’espace rétrécit. L’appartement, puis la chambre, puis le lit, puis ce corps qui s’étiole. Nul besoin d’aérer le récit, de ponctuer  l’inéluctable de pauses salutaires, de dévier de sa trajectoire, bref, de ménager le spectateur.

    À travers ce naufrage révoltant–  car la vieillesse est un naufrage, n’en déplaise aux Jane Fonda de ce monde – , au mitan de ce deuil commun à nous tous, reste un mystère aussi opaque que celui de la mort : l’amour. C’est l’inconnue de cette équation par laquelle deux individus partagent leurs vies entières jusqu’à l’ultime limite, faisant un bras d’honneur à notre solitude intrinsèque, défiant l’individualisme triomphant, bravant les interdits sociaux qui, aujourd’hui, occultent toute représentation réelle de la mort.

    Miroir sans tain de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus trivial et de plus sublimé, Amour, dernière palme d'or du Festival de Cannes, est un film dont on ne sort pas indemne. Osons le mot chef-d’œuvre.

Éric Fourlanty

La bande-annonce d’Amour

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