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KILLER JOE - critique d'Helen Faradji

2013-01-17

LA MUE DE MATTHEW

    Que s’est-il passé au juste avec Matthew McConaughey? Comment est-il passé de bellâtre pour comédies romantiques frelatées et séries B navrantes à acteur du moment? De The Return of the Texas Chainsaw Massacre à The Lincoln Lawyer ? De How to Lose a Guy in 10 Days à Mud ? De Sahara à Magic Mike ou Paperboy ? Pourquoi? Quand au juste? Le mystère reste peut-être entier, mais peu importe, le résultat est là, sous nos yeux, dans ce polar sudiste moite et sale qu’est Killer Joe : Matthew McConaughey a réussi sa mue. En flic véreux arrondissant les fins de mois en acceptant des contrats de tueur à gages, il exhale une dangerosité inédite. Pervers et manipulateur, ange de la mort au charisme sexuel affolant, il n’est ni beau, ni laid, mais imprime l’image en grand de sa présence reptilienne, de son charisme bestial.

    À bien y regarder, c’est d’ailleurs également ainsi que Soderbergh ou Lee Daniels l’ont regardé, caressé même, de leurs caméras, enregistrant avec un voyeurisme dont l’acteur semble ravi, le moindre de ses mouvements souples, le moindre de ses regards troubles. Cela, Friedkin aussi l’a bien compris. On ne filme pas McConaughey comme un acteur, mais comme une bête, instinctive et imprévisible. Hypnotique. Comme certains ont aussi su filmer Nicolas Cage, par exemple.

    Bien sûr, dans Killer Joe, l’homme n’est pas seul. Juno Temple, affolante Baby Doll d’un nouveau genre aux répliques niaises et signifiantes (« His eyes hurts »), Gina Gershon maquillée comme un camion volée et semblant émerger directement d’un film d’exploitation de Russ Meyer, Emile Hirsch, plus décevant, en jeune homme persuadé que de faire assassiner sa propre mère lui fera accéder au pactole… Tous l’entourent. Mais aucun d’eux n’est regardé comme McConaughey par Friedkin. Avec un fétichisme absolu (des gants de cuir noir, des bottes pleines de poussière, des lunettes aviateur… la panoplie est complète), le vieux routier en pleine cure de jouvence fait de sa créature un psychopathe absolu, incarnation totale et incandescente du Mal, sans excuses, ni remords.

    Série B et même Z, accessoires, virilité redéfinie… évidemment, le Drive de Nicolas Winding Refn qui aurait été épuré de sa conscience de lui-même se rappelle rapidement à nos souvenirs. Mais c’est plutôt, et plus exactement encore, au Blood Simple des frères Coen, leur entrée en cinéma en 1984, que ce Killer Joe fait penser. La nuit, la pluie qui tombe à verse, l’asphalte luisante, le bruit du tonnerre se confondant avec celui d’un pistolet qu’on arme, les accents du sud traînants… les premières images et sons ne mentent pas. Comme chez les Coen, l’ancrage est immédiat et Siodmak et ses Killers, en grands patrons du noir poisseux, sont convoqués. Mais rapidement, comme chez les deux frères, Friedkin épice la recette, la dépolissant notamment à grands coups d’emprunts au gore et au cinéma d’horreur. Une caméra sinueuse à la Evil Dead, des filtres de couleur, des traits d’humour potache et bien sûr, cette explosion finale hallucinante de violence sanglante et de malaise… le vent qui souffle sur le polar a son lot de relents vaseux et trashs. Comment ne pas s’en réjouir ?

    C’est peut-être d’ailleurs ce qui frappe le plus devant ce film au glauque et à la perversion parfaitement assumés (comme Bug, Killer Joe est adapté d’une pièce de Tracy Letts, sorte de Tennesse Williams des trailers parks) : le plaisir. Celui d’un acteur jouant à faire peur avec une joie sadique évidente. Mais surtout celui d’un cinéaste, pourtant pas né de la dernière pluie (78 bougies au compteur cette année), qui témoigne par sa mise en scène et son sens de la tragédie des caniveaux d’une gourmandise insatiable. Celle d’un artisan. Celle d’un jeune homme qui réaliserait son premier film, en toute liberté. Avec tout ce que cela peut comporter d’outrance, de grandiloquence, d’effets gros comme le bras, mais aussi de modestie et de sincérité.

    Tout cela n’est sûrement pas très noble. Mais qui a décrété que le plaisir ne se prenait que dans la grandeur ?

Helen Faradji

La bande-annonce de Killer Joe

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