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AU THÉÂTRE EN 1942 - par Robert Lévesque

2013-01-24

    D’emblée, on a l’impression que les cinéastes de la Nouvelle Vague et le monde du théâtre, ça faisait deux. Comme les peintres en 1860 quittaient leurs ateliers dès l’invention de la peinture en tubes pour aller sur le motif, les jeunes critiques des Cahiers du cinéma, avec du matériel léger et la possibilité du son synchrone, débutaient sur le motif, ils étaient dehors, dans la rue, la caméra à l’épaule, filmant à la sauvette, en liberté, sur un jazz à la Martial Solal... On ne les imagine pas assis au théâtre, arrivés à l’heure, abonnés, se nourrissant de mélodrames ou de pièces à thèse devant des décors peints.

    Aucun des jeunes loups des Cahiers ne venait du métier de Molière. Ils sortaient de la  Cinémathèque et des bibliothèques, passaient leurs soirées au fond des salles de billard ou de bistros. Le théâtre, ils l’aimaient à l’écran quand c’étaient Guitry (Faisons un rêve) et Cocteau (Orphée) qui signaient des merveilles en rupture avec la formule du théâtre filmé, ils l’adoraient quand Renoir lui rendait hommage avec Le carrosse d’or ou Carné avec Les enfants du paradis. Mais eux et les planches, le poulailler, le trou du souffleur, on n’imagine pas qu’ils en pinçaient pour ça...

    Vous me direz Rivette ! Rivette et le théâtre, il y a là en effet une sous-jacence. Dès son premier film tourné en 1959, Paris nous appartient, le plus intellectuel des cinéastes d’alors échafaude un suspense plus atmosphérique que dramatique, un leurre poético-policier avec un groupe qui monte le Périclès de Shakespeare certes, mais c’est le cinéma qu’il interroge, comme dans la plupart de ses films suivants (L’amour fou, L’amour par terre jusqu’à Va savoir) où des apprentis acteurs se confondent avec des sociétés secrètes, imperméables. Le théâtre n’y est que prétexte à intellectualité des rapports. Ce cinéma m’ennuie.

    Resnais, lui, aime le théâtre. On sent qu’il y est allé souvent. La petite histoire nous apprend que c’est sa mère qui l’incita à voir Songe d’une nuit d’été que le Rideau Vert, invité par Malraux, donnait au Théâtre des Nations. Mme Resnais voulait que son fils voit cette petite Bujold qui jouait Puck; ça se termina par l’engagement de la Québécoise aux côtés de Montand dans La guerre est finie. Resnais prouve son amour des planches avec son adaptation de Mélo en 1986 (après celle du violoniste hongrois Paul Czinner en 1938). Resnais fait comme jadis Molière vivre « une troupe » avec Sabine Azéma (sa Madeleine Béjart) et les Arditi, Dussolier et cie. Son doublé Smoking, No smoking en décors d’extérieur construits en studio pour faire, non pas théâtre filmé, mais cinéma théâtralisant. Et avec Vous n’avez encore rien vu (que je n’ai pas vu), il semble qu’il réitère son attachement aux subtilités du vieux métier de Jean-Baptiste Poquelin.

    En 1979, Truffaut débarqua dans le bureau de sa scénariste Suzanne Schiffman avec deux dossiers sous les bras, un sur l’Occupation, un sur le théâtre. Lui trottait dans la tête l’idée de faire un film sur la vie parisienne au temps de la Kommandantur, un film sans idéologie ni héroïsme. Le milieu théâtral (qui ne s’est pas privé, comme si de rien n’était) lui semblait approprié, ou idéal (Sartre qui fit jouer Les mouches n’a-t-il pas affirmé que « les Français ne furent jamais aussi libres que sous l’Occupation allemande » ?). Ce fut Le dernier métro, bien titré pour décrire ces années où rater la dernière rame avait des conséquences inquiétantes. Des rideaux se levaient à 16 heures. On ne jouait que la moitié du Soulier de satin...

    Les affiches, les articles de presse, les mémoires d’acteurs que Truffaut dévorait pour le frémissement des coulisses et le fourmillement des détails, en particulier ceux de Jean Marais (Histoires de ma vie) dans lesquels il pigea le fameux incident Marais-Laubreaux (en juin 42, à la sortie du Théâtre Hébertot, boulevard des Batignolles, l’acteur cracha au visage puis cogna le critique de Je suis partout qui s’évertuait à salir Cocteau), toute cette matière allait donner au cinéaste le décor, si je puis dire, d’un mélodrame du temps du marché noir et des bonbonnières aux fauteuils de velours rouge... Un film conventionnel (avec un début un milieu et une fin dans cet ordre, ce que lui reprochait Godard) qui triompha aux guichets et rafla dix Césars, dont un pour Depardieu, le cogneur du collabo...

    On le revoit avec un certain plaisir, ce film, qui passe à Télé Québec le 26 janvier à 22 heures 30. On y entend Lucienne Delyle chanter Mon amant de Saint-Jean, le grand succès de 1942, et Richard Bohringer est très crédible en agent de la Gestapo.

Robert Lévesque

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