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ROUGE SANG - critique de François Jardon-Gomez

2013-01-31

SE PERDRE EN CHEMIN

    La sortie d’un film de genre réalisé au Québec constitue toujours un évènement, voire une anomalie, notamment à cause de la petite quantité de productions locales. La curiosité et la fébrilité sont de mise, tout comme l’espoir que cette nouvelle offrande s’élèvera au-dessus de la mêlée des récentes tentatives, pas toujours à la hauteur des attentes (qu’on pense à Angle mort, ou Le poil de la bête, pour rester dans le même genre).  

    Arrive donc Rouge Sang, un thriller réalisé et co-scénarisé par Martin Doepner, dont la particularité est d’être situé en 1799. Malgré les dires de Doepner en entrevue – qui se défend d’avoir réalisé un film historique – Rouge Sang est bel et bien présenté sous cet angle, notamment à cause de l’insistance que met le réalisateur sur le contexte social et politique. Deux intertitres, à l’ouverture du film, donnent le ton : le premier en annonçant la temporalité (« 31 décembre 1799, Bas-Canada »), tandis que l’autre rappelle que depuis la Conquête, deux générations de Canadiens ont grandi sous l’occupation anglaise. Le réalisateur invite ainsi à une lecture historique, voire politique, de cette époque, sans jamais y mener son film, comme s’il se désintéressait aussitôt des questions qu’il introduit lui-même. La réalité créée par le récit – une femme se retrouve seule avec ses enfants dans sa maison isolée, son mari ne peut rentrer à temps à cause de la tempête qui sévit dehors – ne sert qu’à créer un huis-clos parfait, comme une commodité scénaristique pour justifier la présence de ces cinq soldats anglais forcés de passer la veillée du jour de l’An dans cette demeure étrangère et, on le devine, hostile à leur présence. Doepner pêche par manque de vision historique, ce qui vient plomber l’ensemble du film : se servir d’un contexte aussi précis sans y poser de regard critique, voilà qui est curieux.

    Reste la question linguistique – cette barrière entre Espérance, cette femme qui ne parle pas anglais, et les cinq soldats qui ne comprennent pas, ou à peine, le français. Mais là encore, Rouge Sang se contente d’opposer francophones et anglophones sans jamais interroger cette opposition ou l’amener ailleurs que là où on s’y attend; Espérance peut parler à ses enfants sans que les soldats ne la comprenne, et vice-versa. Les soldats incarnent des archétypes (sans nom, ils sont réduits à une fonction scénaristique précise : le Capitaine, le Blessé, le Vulgaire, le Laid et le Jeune) et le film leur refuse toute possibilité de complexité. Ils sont méchants, à l’exception du Jeune, auquel le film accorde peu d’importance, et du Capitaine qui tente tant bien que mal de contrôler ses soldats, et constituent une menace par leur simple présence, voilà qui est suffisant. L’utilisation d’archétypes appellerait une valeur d’exemplification, mais que ne se donne jamais le film, surtout à cause de son dénouement, prévisible et raté. Le seul personnage à avoir une forme de substance est Espérance, qui devient une sorte de Madeleine de Verchères des pauvres (la référence est même explicitée dès les premières scènes, alors qu’Espérance raconte cette histoire à sa fille) qui sombre dans la folie vengeresse, étant convaincue que son mari a été tué par les soldats qui occupent sa maison. Là encore, c’est le scénario qui fait défaut, par l’absence d’un discours complexe sur ces questions. La vengeance est nécessaire parce que les soldats sont responsables du malheur d’Espérance et qu’ils occupent le territoire au mépris des Canadiens. Cette tentative de faire coïncider la petite et la grande histoire pour expliquer les motivations de la protagoniste tombe à plat, comme le reste.

    Néanmoins, le réalisateur a de toute évidence appris à la bonne école (il a été assistant réalisateur sur de nombreuses productions durant plus de dix ans, notamment The Fountain ou The Curious Case of Benjamin Button) et son travail de mise en scène est efficace, sans être particulièrement inventif – il repose notamment sur une surenchère d’effets trop évidents pour le genre (caméra qui tremble et changement de focus pour traduire le trouble mental d’Espérance, bruitage et effets sonores répétitifs et trop appuyés). La musique de Michel Cusson est aussi trop présente et le film aurait gagné à travailler la tension, voire l’angoisse, dans le silence et la lourdeur de la conversation.

    Doepner construit un film à clé qui cherche à dérouter le spectateur et le mener sur des fausses pistes en vue du punch final, ici double. Seulement, le réalisateur tente de créer beaucoup avec peu, et les indices qu’il dépose ici et là ne sont pas suffisants pour accrocher le spectateur au film. Le dénouement est par ailleurs risible et prévisible, faute grave pour un thriller : faut-il comprendre que la seule espérance pour les francophones est de se révolter et de tuer tous les anglophones, ou alors que toute tentative de vengeance est synonyme d’une folie qui ne mène à rien? Ou, pire encore, peut-être n’y a-t-il rien à comprendre d’un scénario qui ne se donne pas la peine de penser la période historique qu’il s’impose.

François Jardon-Gomez

La bande-annonce de Rouge Sang

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