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LES ANNÉES MOROSES - par Robert Lévesque

2013-02-07

    Sur fond de boom économique, la faillite d’un couple. Au jeu du résumé, on peut décrire ainsi le sujet de La Notte de Michelangelo Antonioni. Nous sommes à Milan au début des années 1960, le plan Marshall a aidé à la reconstruction du pays ruiné par la guerre, Mussolini pendu par les pieds est dans le placard et la Démocratie chrétienne (on parle d’ailleurs de miracle italien) est aux affaires, mais ce film (nocturne et apolitique) ne parle pas de cela, nous ne sommes pas chez Francesco Rosi (qui, cette année-là tourne Salvatore Giuliano sur les rapports pouvoir-mafia) ; l’essentiel, pour ne pas dire l’existentiel du film d’Antonioni, c’est que, mariés depuis dix ans, un écrivain et sa femme (Mastroianni blasé, Moreau morose) s’éloignent l’un de l’autre. Ce couple de la bourgeoisie citadine intellectuelle de l’après-guerre s’étiole entre la visite à un ami mourant, un lancement de livre et une soirée chic. Derniers efforts vains, il largue (va tout s’en va) son amour enfui...

    Formidable film, détestable film. Les clans se formèrent vite autour de La Notte, lamento cinématographique qui, dans une tonalité quasi lugubre, suivait L’Avventura et précédait L’Eclisse. Je voyais ces films lents et tristes à l’Empire, Côte de la Fabrique (dans ce Vieux-Québec dont on retrouve la topographie et la grâce dans les premiers romans de Jacques Poulin) et j’étais combativement du clan des admirateurs. Pour moi, ces films respiraient le cinéma. Nous en étions la caméra. Nous errions dans Milan vide avec Moreau Jeanne, livide Lidia... L’histoire importait peu (on dit si bêtement qu’un film, c’est une histoire, une histoire, une histoire), c’était le climat, le climat, le climat qui me séduisait, l’angle de vue, l’image nue, le silence, l’errance, l’ennui, le fil de la nuit, on va dire la signature, la patte pour reprendre le cliché des rapins, le rendu : chez cet Antonioni, le récit était second plus que secondaire. Comme un état. On plongeait dans le film. On ressortait délavé de nos mélancolies, le spleen clair, comme le blues de Straram…, heureux d’être triste.

    Il en allait autrement dans le clan de la détestation. Il semblait insupportable, ce cinéma qualifié de bourgeois jusqu’à l’os (Antonioni, à Ferrare, avait eu une jeunesse dorée, ami de Giorgio Bassani qui allait écrire Le jardin des Finzi-Contini que de Sica allait filmer en 1970). Et on se moquait de ce nombril stylo. Cette sécheresse d’émotion. Ce vide. Ces mines d’angoisse creuse. Pauline Kael, que j’admirais pour sa franchise et son naturel (qui nous manque), balayait de sa plume au New Yorker ces « soi-disant films culturels », ces Hiroshima... (se retenant de compléter par : mon cul), ces Marienbad, ces Eclisse... Par bonheur, mes amis partageaient mon antonionisme. On lisait Duras. À l’université, on dissertait sur l’incommunicabilité. On écoutait Barbara, un piano à Göttingen, Nantes, la pluie... Cinéphiles avides, on s’engouffrait à l’Empire ou au Cinéma de Paris, place d’Youville, il y avait aussi une salle (une ancienne chapelle, je crois) au bas de la rue d’Auteuil où, un soir de 1963, j’ai vu Harakiri, mais c’était autre chose, tout autre chose, un ventre qu’on ouvre au sabre de bois, mais le bonheur c’est qu’il y avait Kobayashi et Antonioni, 1960, 1962, The Doors qui allaient débarquer..., imaginez : trois cinémas intra muros (aujourd’hui aucun), mais cessons-là ces réminiscences... en saluant la mémoire des deux critiques de cinéma d’ici que je lisais alors, Gilles Sainte-Marie et Michèle Favreau.

    Sera-t-il risqué de voir La Nuit au jour d’aujourd’hui (sur TFO le 12 février 21 heures) ? Tout cela (les bobos milanais d’après-guerre, l’architecture sans courbe, dite moderne, les silences assumés, l’ennui évident, l’absence de récit, la lenteur du film, son esprit de sérieux, l’absence d’humour, avec un côté Drieu, un côté glamour – Antonioni avait songé au titre cynique La Fête) vous apparaîtra-t-il parfaitement inintéressant et dépassé à l’ère de la société du spectacle, du tout au festif, du juste pour rire, du Québec Las Vegas, ou y verra-t-on fièrement, indéfectiblement, muséalement, du cinéma, le cinéma ? Le cinéma libre !

    C’est plutôt de le revoir ce film qui m’inquiète un peu, loin de mes universités, et parce que je ne peux m’empêcher de penser à Andrew Sarris (mort l’an dernier à 83 ans) qui avait tant et si bien défendu le cinéaste ferrarais au Village Voice, mais qui en était venu, avec le temps, va tout s’en va, à cesser le combat et même à ironiser sur ses anciennes passions d’un tel cinéma en allant jusqu’à écrire le néologisme persifleur et sans doute assassin de «antoniennui»…  On verra, la nuit venue…
 
Robert Lévesque

Le début de La Notte

 

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Vos réactions (10)

  1. "il y avait aussi une salle (une ancienne chapelle, je crois) au bas de la rue d’Auteuil où, un soir de 1963, j’ai vu Harakiri" C'était une salle de répertoire située à la Maison Loyola, aujourd'hui la Maison Dauphine (à côté de la Chapelle des Jésuites). Selon P. Pageau, il s'agissait d'un "théâtre fixé à la "National School"". Dans les années 90, c'était un haut lieu de l'underground avec, au premier étage, le bar La Fourmi atomique et, au deuxième, le bar Le D'Auteuil (où j'ai pu voir Arthur H, un spectacle qui est devenu le live En chair et en os). Le cinéma était au premier ou au deuxième étage? Il y avait aussi à la même époque Le studio 9 au Théâtre de l'Estoc sur la rue St-Louis.

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2013-02-08 à 16h03.
  2. Je crois que le cinéma était au deuxième étage, nous devions monter un escalier extérieur; mais pourquoi ai-je pensé que c'était dans une chapelle...? Peut-être est-ce le souvenir de la vue du toit de la chapelle qui m'a trompé... Quant au Studio 9 je n'en ai aucun souvenir, pourtant je voyais à l'Estoc mes premiers Ionesco... Robert Lévesque

    par robert lévesque, le 2013-02-08 à 17h18.
  3. Il y avait un escalier extérieur pour aller au D'Auteuil en 90. J'imagine que la Maison Loyola et la Chapelle des Jésuites étaient un même complexe dans les années 60. On vient de rénover le tout. 1963 c'était l'année de Ferré au Capitol, peut-être l'avez-vous vu? Et Miles Davis au Baril d'huîtres en 57?

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2013-02-08 à 17h39.
  4. Toujours selon l'ami Pageau, dans Les salles de cinéma au Québec, le Studio 9 a opéré de 61 à 66. On y présentait comédies musicales et films de Bergman. Un certain André Paquet (Pâquet avec un accent circonflexe, le critique?) gérait le cinéma.

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2013-02-08 à 17h54.
  5. Ferré au Capitol non, mais Brel au Palais Montcalm, et mieux encore Witold Malcuzynski jouant Chopin au Capitol, mais Miles en 57 faut pas rêver, j'avais 13 ans, on en m'aurait pas laissé entrer dans le baril...

    par robert lévesque, le 2013-02-08 à 17h57.
  6. "trois cinémas intra-muros (aujourd’hui aucun)" Techniquement, le Cinéma de Paris (où j'ai vu Lost Highway) n'était pas intra-muros (situé Place d'Youville, comme le Capitol et le Cambrai). Mais il y avait au moins quatre cinémas à l'intérieur des murs. Dans la côte du Palais, il y avait aussi le Cinéma Victoria, à côté de l'Hôtel-Dieu au coin de la rue Charlevoix, mais je ne sais pas l'époque. Il est devenu ensuite le Cercle électrique où se produisit entre autres Nina Hagen. Le Vieux, ce n'est plus que pour les touristes. Et encore...

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2013-02-08 à 18h24.
  7. Je savais pas pour Brel au Capitol. Ça devait être malade, comme disent les ados... Il est venu aussi en 61 Chez Gérard, comme Brassens d'ailleurs, mais vous étiez encore en âge d'être "carté" (jusqu'à 21 ans, à l'époque, non?).

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2013-02-09 à 09h52.
  8. Je voulais dire, je ne sais pas pour Brel au Palais Montcalm.

    par JPST, le 2013-02-09 à 09h54.
  9. Paparazzo sans caméra, j'avais pisté Brel ce jour-là; je l'avais vu aller manger au Café d'Europe rue Sainte-Angèle, avant son spectacle, qui demeure inoubliable évidemment. Espion dans l'âme, quand j'avais su que Malcuzynski jouerait au Capitol ce jour-là, je m'étais glissé l'après-midi dans la salle et il était là, seul, au piano, un grand foulard rouge autour du cou. J'avais dû faire craquer quelque chose, il se retourna, me vit, et dans mon souvenir je suis soudain près du piano, sur la scène, il me parle, me demande ce que je fais là, je bredouille que je l'admire et il me signe un bout de papier qui me permit d'avoir une place gratos dans les premières rangées le soir même... Quatre cinémas intra muros donc, c'était dans un autre siècle, celui justement du cinéma...

    par robert lévesque, le 2013-02-09 à 10h53.
  10. Belles anecdotes. Je suis passé devant la plaque de La porte St-Jean cet après-midi. 63, ce fut aussi, à cet endroit, le grand Trenet.

    par JPST, le 2013-02-09 à 15h42.

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