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THE COLOR WHEEL – critique de Bruno Dequen

2013-02-14

SOCIÉTÉ PERDUE

    Sur papier, ce second long-métrage d’Alex Ross Perry (après Impolex en 2009) a tout de l’archétype du petit film indépendant américain. Produit, réalisé, monté, interprété et co-scénarisé par le cinéaste et son actrice Carlen Altman, ce road-movie fauché n'aurait besoin que de deux phrases pour être résumé. Colin et J.R., un frère et une sœur complètement paumés que tout semble séparer, partent sur la route afin d’aller récupérer les affaires que J.R. a laissées chez son ex, un professeur d’université très friand de jeunes étudiantes. Leur périple sera peuplé de rencontres pathétiques et de joutes verbales assassines. En apparence, rien de bien neuf à l’ère du phénomène mumblecore et des (très) nombreux héritiers du Jarmusch de la première heure. Même le 16mm noir et blanc est de la partie!

    Dans sa critique plutôt élogieuse du film dans le New York Times, A.O. Scott commence par dire qu’il a détesté la moindre minute de ce film la première fois où il l’a vu, tout en étant incapable de détourner le regard un seul instant. Cette réaction paradoxale est un bel hommage à l’impact troublant qu’exerce The Color Wheel. Il s’agit en effet, volontairement ou non, d’un des films américains les plus radicaux et corrosifs des dernières années. Avec ce film, Ross Perry semble vouloir pousser à leur extrême limite les prémisses même du genre dans lequel il s’inscrit, et le portrait qu’il dresse de sa société est n’en est que plus dérangeant.

    Les personnages de marginaux issus de familles dysfonctionnelles sont depuis des lustres le terrain de prédilection du cinéma indépendant américain. Dans The Color Wheel, nous retrouvons ainsi la figure du frère maladroit, frustré sexuel, immature, sans charisme ni ambition, flanqué d’une sœur verbomotrice dont l’absence de talent n’a fait qu’augmenter la rancœur et l’irritabilité. Mais là où Ross Perry surprend d’entrée de jeu, c’est par la méchanceté pathétique dont il affuble ses personnages. Rarement le cinéma nous aura-t-il présenté des personnages aussi désagréables que Colin et J.R. Il n’y a pas un mot qui sorte de leurs bouches qui ne soit une attaque contre l’autre, le monde, ou soi-même. Pire encore, leur sens de la répartie, qui pourrait susciter une certaine forme d’admiration permettant un soupçon d’identification, relève souvent d’une puérilité qui ne fait qu’ajouter au malaise ambiant. Un exemple parmi tant d’autres? J.R., remarquant une tâche sur sa blouse, déclare avec dédain que cela ressemble aux restes d’un avortement…

    Ce traitement radical des personnages est en outre amplifié par le jeu hésitant des deux acteurs non-professionnels. À tous les niveaux d’ailleurs, le film affiche ouvertement son côté amateur. Les mouvements de caméra semblent maladroits, la direction photo est volontairement quelconque, la musique semble mal mixée et s’étire de façon un peu ridicule sur les passages en voiture. Or, ces nombreux procédés, s’ils produisent nécessairement un objet assez rustre en apparence, sont particulièrement intéressant en ce qu’ils viennent commenter sarcastiquement  les conventions mêmes du genre dans lequel ils s’inscrivent. Même les fameux travellings sur la route bercés de musique deviennent source d’inconfort chez Ross Perry. Ce n’est pas un film. C’est une entreprise de destruction massive.

    Car Ross Perry va jusqu’au bout de son idée, et son regard impitoyable va finir par modifier notre rapport aux personnages pour générer non pas une identification, mais une compréhension profonde. En effet, au cours de leur périple, nos deux antisociaux n’auront de cesse de rencontrer des personnages encore plus imbuvables qu’eux, puisque tous imbus de leur propre personne et fiers de leurs choix de vie. C’est ce qui rend l’acte final de notre couple aussi pathétique que profondément touchant et étrangement libérateur. Devant la certitude superficielle d’un monde d’individualistes, seul le repli complet sur soi semble être une option. Le constat n’est pas beau, il n’est pas rassurant et il est certainement simpliste. Mais il a le mérite d’être un véritable coup de gueule parfaitement assumé contre la conformité passive d’un cinéma et d’une société qui ne vont plus nulle part. C’est peut-être ça finalement, ce ‘color wheel’ : l’univers des possibles que ce film semble vouloir voir apparaître.

Bruno Dequen

24 Images et le Centre Phi présentent The Color Wheel ce lundi 18 février à 19h30. Soyez des nôtres!
http://phi-centre.com/fr/evenements/id/thecolorwheel

La bande-annonce de The Color Wheel

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