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Films de la semaine

BARBARA – critique d’Éric Fourlanty

2013-02-21

LA FEMME DÉFENDUE

    En 1980, Barbara (Nina Hoss), pédiatre à Berlin-Est, est mutée dans la clinique d’une petite ville côtière. Soupçonnée de vouloir passer à l’Ouest, elle est surveillée de près, au travail, par André (Ronald Zehrfeld), son médecin-chef qui tente de tisser des liens d’amitié avec elle (et plus si affinités), et à son domicile, où elle subit des fouilles corporelles fréquentes. Elle s’attache à une jeune suicidaire enceinte et cache des liasses de billets un peu partout; elle rejoint clandestinement son amant dans une chambre d’hôtel et, peu à peu, baisse la garde devant ce médecin-chef qui, malgré son attitude revêche, semble sincèrement épris d’elle.

    L’intrigue du septième long métrage de Christian Petzold est simple mais elle est tout sauf linéaire. Un rythme organique mène le récit, composé, dans sa première moitié, de scènes impressionnistes et apparemment décousues. Barbara à la clinique, Barbara dans sa salle de bain, Barbara à vélo, Barbara sur un lit, Barbara qui fume, etc... Mieux qu’aucun traitement explicatif, ce collage d’instants parfois languissants installe une fragmentation tous azimuts. Celle de l’héroïne, vaillante, mais sur le bord de la cassure; celle de cette société où l’horreur totalitaire est diaboliquement insidieuse et celle de notre regard de spectateur, bientôt contaminé par cette paranoïa collective érigée en principe de vie. Alors qui croire? De qui se défier? Que choisir? Comment vivre?
Sous son implacable simplicité, Barbara est un vrai film de cinéaste, celui d’un écrivain en images. Ici, tout est dans le style, qui pourtant s’efface au service du récit. Une fois n’est pas coutume pour un film situé en Allemagne de l’Est, la lumière est souvent chatoyante (sans excès!) et parfois bucolique. Loin d’être utilisé en contre-point à la dureté de l’intrigue, cet esthétisme discret met en exergue la vie qui continue, malgré tout, et même une certaine fraternité qui éclot dans les pires dictatures.

    Plus ethnologue qu’historien, plus portraitiste que moraliste, plus philosophe que pamphlétaire, le cinéaste ne choisit pas son camp, sans toutefois se défiler. Avec beaucoup de doigté, il laisse planer les silences, il maîtrise admirablement le cadre et la longueur de chaque plan et il dose l’ambiguïté et la contradiction afin de mieux montrer que, même à l’ère de la Stasi (police d’état de la RDA, jamais nommée ici), les zones grises existaient, de part et d’autre, chez ces humains sans autre boussole que leur conscience.

    Ce beau discours resterait bien théorique s’il ne s’incarnait pas dans une formidable actrice, Nina Hoss, collaboratrice de longue date de Petzold avec qui elle a fait cinq films (Yella, en 2007, lui a notamment valu un prix d'interprétation à la Berlinale). Une silhouette de femme-enfant et une force de caractère peu commune, une blondeur évanescente et une présence habitée, la dimension onirique des grandes amoureuses et le regard opaque des grandes espionnes : avec ce personnage de rebelle ambivalente, elle compose un magnifique personnage de femme, devant la caméra aimante du metteur en scène. Un couple de cinéma que n’auraient pas renié Cassavetes et Rowlands.

    À la jonction de plusieurs univers – intime, moral, social, politique – étroitement liés, Barbara est à la croisée de plusieurs états : méfiance et amitié, distance et désir, tentation de l’individualisme et compassion pour autrui. Mais c’est avant tout une remarquable leçon de cinéma.

Éric Fourlanty

La bande-annonce de Barbara

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