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Écrans

BOSS - critique d'Helen Faradji

2013-02-21

NOIR, IL N’Y A PLUS D’ESPOIR

Satan, your kingdom must come down
I heard the voice of Jesus say
Satan, your kingdom must come down

Robert Plant – générique de la série Boss

    Si elle n’avait qu’un mérite, Boss, série produite et dont le pilote a été réalisé par Gus Van Sant, aurait au moins celui de mieux nous faire comprendre une certaine obsession pour les coulisses comme un des thèmes majeurs de l’œuvre du cinéaste de Portland. Une obsession déclinée à l’envi (les coulisses de la télévision dans To Die For, celles de l’adolescence dans Paranoid Park, celles encore de la politique dans Milk…), mais sur un mode toujours empreint d’une certaine douceur, d’une sérénité jamais complaisante mais bienveillante. Boss, en revanche, s’il partage cette idée fixe, ne prend pas les mêmes pincettes et entraîne Van Sant vers un terrain qu’il n’a jamais auparavant arpenté si crument : celui de l’horreur pure.

    Plantons le décor. Nous sommes à Chicago, ville mythique du crime organisé tenue aujourd’hui d’une main aussi ferme par son maire Tom Kane. Dès la première scène, le ton est d'ailleurs radicalement donné. Dans un entrepôt de béton vide que des heures de films et de séries nous font immédiatement assimiler à un décor de scène de torture, Kane apprend la nouvelle, terrible. Il est atteint d’une démence à corps de Lewy, une maladie dégénérative rare qui devrait le laisser, d’ici 3 à 5 ans, aussi inoffensif que ses électeurs. Car à l’exact même moment de l’annonce de sa déchéance à venir, le personnage de Kane est également campé. Détruit, mais impérial. Fragile, mais autoritaire. Menacé, mais pas du genre à flancher, sauf peut-être quand aucun regard ne sera plus posé sur lui.

    La fin inscrite dans ses cellules, Kane va alors se lancer à corps perdu dans ce qu’il aime et connaît le mieux, - le pouvoir -, enchaînant scènes de violence mentale et physique inouïes pour mener, dans l’ombre, un nouveau poulain à la victoire, celle qui se jouera au terme de la campagne pour élire le nouveau gouverneur de l’Illinois. Pourtant, s’il reste le parrain, autour de Kane, ce seront autant d’apprentis Machiavel qui trahiront, jusqu’à nous laisser le souffle court et l’échine pleine de frissons devant ce monde infect où tout est marchandable et où tous auront à sacrifier qui sa famille, qui sa dignité, qui ses principes, pour y survivre un jour de plus. Si l’idée de montrer les dessous du monde politique comme un nœud de vipères où dominent manipulations et duperies n’est nouvelle ni au cinéma ni à la télévision, celle de l’imager avec autant de violence, d’ignominie et de noirceur l’est déjà davantage. Et terrifie.

    La touche Gus Van Sant, cette délicatesse formelle faite d’une photographie évanescente, de gros plans poétiques et d’une caméra à l’épaule légère, se teinte alors d’une lourdeur inédite, anxiogène, comme si chaque image, chaque plan, chaque son avait potentiellement le pouvoir de leur – et nous – faire tomber le ciel sur la tête. Ou comment, avec les mêmes armes, ce qui était vaporeux hier peut devenir glaçant aujourd’hui. Mieux, si cette mise en scène fébrile, fiévreuse pose la marque Van Sant sur le pilote de ces huit épisodes d’une heure, c’est avec une rare cohérence que les réalisateurs suivants (dont Mario Van Peebles) l’épousent et la raffinent pour mieux cerner cet univers ultra-malsain où l’on fait l’amour entre deux pas de portes avec une assistante pendant que les enfants blonds attendent dans la voiture, où les pratiques mafieuses semblent être celles d’enfants de chœur, où chaque mot prononcé n’est qu’un pas de plus vers l’horreur.

    Shakespearienne, Boss ? Assurément. Dostoïevskienne aussi. Petit-fils du Roi Lear ou de Richard III, lointain cousin d’un des frères Karamazov, Kane profite encore de la composition de Kelsey Grammer, d’autant plus monstrueuse que le comédien y assassine définitivement l’image sympathique et sage acquise en interprétant des années durant le bonhomme Frasier. Rarement aura-t-on vu décalage aussi marqué entre une persona et un rôle. Rarement aura-t-on vu un acteur aller si loin dans l’intransigeance, les rugissements de rage, l’addiction paranoïaque au pouvoir.

    Lien manquant entre West Wing et Boardwalk Empire, porté par un acteur d’une férocité totale, regard sans concession sur ce que la politique est devenue, Boss est une série horrifiante. Parce qu’elle nous montre sans fards un monde devenu inhumain. Ou peut-être, au contraire, trop tragiquement humain. Mais surtout parce qu’elle refuse tout réconfort, tout espoir, tout idéal, exposant avec précision comment le vice politique a contaminé toutes les sphères de la société civile. On savait bien sûr déjà que l’homme était un loup pour l’homme. Mais on ne mesurait probablement pas aussi précisément les ravages que sa soif de sang pouvait causer.

Helen Faradji

La bande-annonce de Boss

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