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ERNEST ET CÉLESTINE – critique de François Jardon-Gomez

2013-02-28

LA BALLADE DES EXCLUS

    Alors que l’animation numérique et la 3D prennent une place de plus en plus importante dans le cinéma actuel – qu’on parle de films pour enfants ou non – arrive Ernest et Célestine, film animé en deux dimensions et récemment auréolé du César du meilleur film dans cette catégorie.  Il faut d’emblée saluer la décision des réalisateurs (Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar) qui ont osé aller à contre-courant de la tendance générale pour reprendre la facture visuelle de la série de livres pour enfants de Gabrielle Vincent – dont le film est une adaptation – en misant sur le dessin et l’aquarelle plutôt que sur le numérique.  

    Ernest et Célestine est avant tout une fable, un conte moral qui fait appel à la sincérité des émotions pour émerveiller le public. Si on excuse rapidement le schéma narratif qui, au final, n’a rien de novateur – la rencontre de deux êtres dont l’amitié transcende les conventions sociales et familiales est un schéma qui a été vu et revu – c’est en grande partie grâce à la qualité du travail de Daniel Pennac, scénariste pour l’occasion, qui crée des personnages excessivement attachants. La relation entre cet ours mal léché au grand cœur et une petite souris frondeuse qui n’a pas la langue dans sa poche (il faut la voir et l’entendre expliquer à Ernest, lors de leur rencontre, pourquoi celui-ci ne devrait pas la manger) est le bloc fondateur du film, sans quoi plus rien ne tient la route. Un mot, à ce titre, sur l’interprétation de Lambert Wilson et Pauline Brunner qui prêtent leurs voix à ces personnages avec une belle candeur.  

    Renner, Aubier et Patar signent également un film politique, une ode à la marginalité et, pourquoi pas, à la désobéissance civile. Ernest et Célestine renversent l’ordre établi par leur amitié (de tout temps, dit-on dès le départ, les ours mangent les souris et ont peur les uns des autres) et volent des magasins pour subvenir à leurs besoins avant de s’enfuir et de s’exiler à la campagne. Rattrapés par la société, c’est en faisant preuve de courage (et de grandeur d’âme) qu’ils convaincront leurs pairs du bien-fondé de cette relation « contre nature ».  Car Ernest et Célestine sont déjà des marginaux dans leurs mondes respectifs; lui rêvait de théâtre et de musique – s’éloignant de la tradition familiale qui voudrait faire de lui un juge – tandis qu’elle préfère dessiner et rêver plutôt que de s’investir dans son stage de dentisterie. Deux artistes, donc, mis à mal par une société conventionnelle et rigide qui ne laisse pas de place au rêve, mais aussi deux enfants, étouffés par la pression familiale, qui cherchent à faire entendre leur voix. Le film s’éloigne par ailleurs de la tendance actuelle du « film pour enfants pour adultes » qui contiendrait un second degré que seuls les parents peuvent comprendre; ici, les gags restent simples, dans une tradition slapstick bon enfant qui fait immédiatement sourire (notamment la scène du réveil d’Ernest ou encore celle où les deux amis volent un magasin de friandises et un magasin de fausses dents).

    Il faut également revenir sur la qualité de l’animation : s’éloignant d’une perfection dans l’imagerie numérique, les réalisateurs misent sur la simplicité en choisissant plutôt le dessin. Ce choix leur permet de créer quelques superbes séquences plus abstraites, comme lorsque Célestine peint un paysage d’hiver qui se meut dans une courte séquence pour signifier le passage des saisons et l’arrivée du printemps. Les décors sont souvent esquissés et les contours de l’image se perdent dans un flou brumeux qui renvoie à la case de bande dessinée et permet de mettre l’accent sur la relation entre les personnages – les arrière-plans s’effacent parfois complètement pour laisser Ernest et Célestine seuls au milieu d’un fond blanc, comme lors de la touchante scène de retrouvailles. Renner, Aubier et Patar rendent également hommage au travail de Gabrielle Vincent en mettant en abyme l’adaptation de la bande dessinée, du générique qui se déploie comme un livre (chaque changement d’image se fait comme une page qui tourne) jusqu’au dénouement, où Ernest et Célestine décident de raconter leur histoire de manière romancée – reprenant le scénario de La naissance de Célestine pour faire des personnages, en quelque sorte, les créateurs de la série de Gabrielle Vincent.  

François Jardon-Gomez


La bande-annonce d’Ernest et Célestine

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