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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE TRIOMPHE DU MILIEU

2013-02-28

    Ainsi donc, ne déjouant aucun pronostic, puisque tout le monde ou presque l’avait vu venir avec ses immenses sabots de thriller faisant de l’Histoire un prétexte à divertissement solide plutôt qu’un enjeu, Argo est reparti couronné de la 85e cérémonie des Oscar dimanche soir dernier. Et plutôt trois fois qu’une. L’ex-paria Ben Affleck, revenu au sommet après des années d’errance, a en effet empoché les Oscar du meilleur montage, du meilleur scénario adapté et du meilleur film (remis par Michelle Obama, excusez du peu).

    Mais c’est aussi Ang Lee, et son inoffensif, bien que techniquement joliment ripoliné Life of Pi, qui lui dispute le titre de grand gagnant de la soirée, repartant chez lui fièrement sacré des titres de meilleurs effets spéciaux, photographie, musique et plus étonnant, réalisateur.

    Deux films qui bien qu’assez différents – l’un jouant la carte de l’artisanat rythmé et de la main-mise de l’ingéniosité sur la violence, l’autre celle du grand spectacle aquatique à ambitions philosophico-humanistes - , peuvent néanmoins facilement se comparer. Deux films gentils, gentillets même, sans grande conséquence et bien ficelés, mais des films surtout qui, sauf Oscar, n’auraient probablement jamais trouvé leur place dans l’histoire (de l’art).

    Car, c’est aussi bien ce qui a frappé dans cette cérémonie longue et malaisante, menée par un Seth MacFarlane qui se voulait galopin mais n’aura été que le gamin sexiste et bas de plafond que tout le monde aurait bien voulu renvoyer dans sa chambre (à ce sujet, on ne saurait trop recommander l’article du New Yorker l’y renvoyant plus que symboliquement). Le triomphe du consensus mou, des films sans défauts réels, certes, mais sans qualités de transcendance tangibles non plus. Des authentiques films du milieu, malgré leurs budgets démesurés, désormais inscrits dans les livres au détriment d’œuvres plus imaginatives et audacieuses ou de films provocateurs et incitant presque sans le vouloir au débat et à la réflexion. Beasts of the Southern Wild et Zero Dark Thirty auront été, sans nul doute et malgré toute la division qu'ils ont pu susciter, les films américains les plus importants de 2012. On essaiera, au contraire de cette Académie sans vision, de s’en souvenir le plus longtemps possible.

    Et si les résultats diffèrent, c’est peu ou prou le même constat que nous forcent à dresser les César, présentés vendredi dernier dans une cérémonie toute aussi longuette et toute aussi gênante. Certes, Amour de Michael Haneke y a réussi la razzia du siècle, permettant au réalisateur autrichien d’aligner sur sa cheminée les prix des meilleurs film, réalisateur, scénario original, acteur et actrice, et il ne viendrait probablement à l’idée de personne de ne pas reconnaître cette autopsie sans fards de la vieillesse comme un film important. Reste pourtant l’attristant sentiment que là aussi, le triomphe d’un film ne fait que cacher l’oubli volontaire de ces films différents, marginaux malgré eux, mais dont l’importance artistique est indéniable. Cachez ces Holy Motors et ces Dans la maison que l’industrie ne saurait voir…

    Quand on se compare, on se console ? On ne jouera évidemment pas les Nostradamus de seconde zone ici. Mais au regard de la liste de nominations des Jutra (la cérémonie aura lieu le 17 mars prochain), et malgré ses inconséquences (La mise à l’aveugle aurait ainsi mérité davantage de place), impossible d'y voir un triomphe annoncé d’avance. Impossible aussi de ne pas voir les cinq films retenus dans la catégorie meilleur film (Inch'Allah, Camion, Laurence Anyways, Roméo Onze, Rebelle) comme illustrant chacun une facette de ce cinéma moins facilement étiquetable, plus marginal, snobé par les Français et les Américains. Mais impossible par contre de ne pas constater que si ailleurs, les films récompensés l’ont aussi été par leur capacité à rencontrer leur public (autant Argo qu’Amour ont ainsi été de beaux succès en salles), chez nous, l’écart se creuse encore et toujours.

    Dans le merveilleux monde du cinéma, tout n’est que question d’équilibre. Mais personne, ni ici, ni ailleurs, ne semble encore avoir réellement trouvé comment l’atteindre. La quête se poursuit...

Bon cinéma

Helen Faradji

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