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L’ENFANCE D’IVAN – critique de Bruno Dequen

2013-03-07

RÊVER EN ATTENDANT DE MOURIR

    À plusieurs égards, L’enfance d’Ivan (1962) est un film atypique au sein de l’œuvre d’Andreï Tarkovski. Comme il l’a souvent dit lui-même, le cinéaste a décidé de mettre en scène un scénario qui traînait sur les tablettes de la compagnie de production soviétique Mosfilm pour vérifier avant tout s’il avait l’étoffe d’un cinéaste. Bien plus qu’un projet personnel, il s’agissait donc d’un test pour le futur roi du cinéma d’art et d’essai. À travers la mise en scène stylisée du destin tragique d’un jeune orphelin devenu spécialiste des missions de reconnaissance pour l’armée russe pendant la Seconde Guerre Mondiale, Tarkovski s’inscrivait volontairement dans un genre très prisé du cinéma russe (le film de guerre) afin de voir s’il allait se distinguer. Inutile de dire que la mission fut réussie. Cependant, elle ne le fut pas forcément là où il l’attendait.

    D’un certain point de vue, L’enfance d’Ivan a effectivement tout de la brillante carte de visite d’un jeune étudiant de cinéma ambitieux. Manifestement très influencé par le travail spectaculaire de son compatriote Mikhail Kalatozov (en particulier sur le plan de la direction photo. Comme le souligne Dina Iordanova dans le livret accompagnant cette édition Criterion, Tarkovski avait d’ailleurs essayé en vain d’embaucher Sergei Urusevsky, le fidèle DP de Kalatozov, pour son premier film étudiant!), Tarkovski semble vouloir faire de chaque plan un évènement esthétique. La caméra, constamment en mouvement, multiplie les angles et les perspectives audacieuses. Du réveil d’Ivan à l’intérieur d’un moulin en ruine aux scènes inoubliables d’infiltration silencieuse dans un marécage illuminé par le feu des fusées éclairantes, en passant par la fameuse séquence de séduction entre un soldat fatigué et une jeune infirmière au beau milieu d’une forêt de troncs blancs dénudés, ce ne sont pas les tours de force qui manquent et le film prouve de façon évidente que Tarkovski était, dès Ivan, un metteur en scène hors-pair.

    Pourtant, ce ne sont pas tant les scènes de bravoure technique, qui témoignent autant d’un profond désir de cinéma que des très nombreuses influences (Bergman, Dreyer, Wajda, etc.) guidant encore le regard du jeune Tarkovski, que l’articulation unique des séquences oniriques au sein d’un récit somme toute avare en évènements qui font de L’enfance d’Ivan un film mémorable et la première pierre identifiable de l’univers du cinéaste. Dans un texte inclus dans le livret de la magnifique édition Criterion, Tarkovski déclare un an après la sortie du film que ce premier essai imparfait a permis d’enclencher les débuts de sa réflexion de cinéaste. Il discute notamment de son obsession pour les moments d’attente fébrile que vivent les soldats et regrette de ne pas avoir fait un film intégralement composé de scènes « mortes » entrecoupées de séquences oniriques. Or, cette alternance entre un présent qui n’attend que la mort et l’évasion dans le monde de l’esprit est justement ce qui fait d’Ivan une œuvre à part, et la matrice des explorations à venir.

    Bien qu’il s’appuie sur un scénario adapté d’un roman populaire, Tarkovski privilégie de loin les liens poétiques à la logique narrative. Dès le début, le spectateur peine à comprendre le contexte des évènements, et de nombreux éléments pourtant importants du récit (telles que les conséquences de la décision de renvoyer Ivan à l’école) sont littéralement mis de côté par Tarkovski, qui s’intéresse plus à la vie intérieure de son personnage qu’à son destin concret. En fait, ce n’est pas tant un garçon qu’une âme temporairement prise avec les affres d’une réalité innommable que filme le cinéaste. Nous n’avons finalement que peu de scènes réelles avec Ivan (les personnages de soldats prennent plus de place que lui), et celui-ci est aussi mutique dans la réalité qu’il est expressif dans ses rêves. De ce point de vue, il est logique que le film s’achève sur une séquence de rêve final présentée après la mort d’Ivan. Ce choix, qui avait suscité de nombreux questionnements, n’est absolument pas arbitraire. Tarkovski ne s’intéresse pas au sort de ses personnages, mais à leur nature profonde. Pour lui, ces soldats, qu’il s’agisse d’Ivan ou de son mentor Kholin, ne sont que des morts en sursis. La guerre les a déjà détruits, et la puissance du film réside dans sa capacité à nous faire ressentir la beauté terrifiée de leurs âmes perdues. Tout le reste du cinéma de Tarkovski développera cette idée. D’Ivan au Sacrifice, ses personnages n’auront de cesse de rêver en attendant de mourir.

Bruno Dequen

Un extrait de L’enfance d’Ivan

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Vos réactions (1)

  1. Très beau papier. J'aime beaucoup "la beauté térrifiée de leurs âmes perdues."

    par monica haim, le 2013-03-07 à 11h51.

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