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LE MÉTÉORE – critique de Serge Abiaad

2013-03-07

REGARDER LES MOTS, LIRE LES IMAGES

    Les superlatifs pour décrire Le météore fusent : mélancolique, éthéré, flottant, crépusculaire, céleste, poétique… Ils décrivent tout, mais ne disent rien. Pas tout à fait une expérimentation et certainement pas expérimental, le nouveau film de François Delisle (Deux fois une femme, Toi, Ruth) est plutôt une expérience qui se vit, se transforme et mute en un film conçu comme le récit d'un homme figé par le fatum. Comment raconter l'histoire d'un film qui n'en raconte pas vraiment une, mais qui plutôt, évoque un état? Tel est parfois le sort du critique ; devoir rendre compte de ce qui justement empêche le compte rendu. Pour le crime qu'il a commis, un homme écope d'une double peine, celle qu'il purge, et celle qu'il fait subir. Et pourtant,  il est moins question d'enfermement, d'isolement ou d'emprisonnement, que d'une esquisse cinématographique du deuil, d'une injection sous-cutanée de l'éternel non-devenir, de la conscience d'être embourbé, du coma éveillé d'un homme réceptif à tout, mais incapable de rien. Le météore ne cherche pas à tout dire de l'incarcération, mais à dire le tout de ses enchaînements, autant ceux du film, que de ses personnages.

    Le cinéma est l'art des illettrés pour reprendre le cynique adage de Werner Herzog. Si le film existait déjà sous la forme d'un récit photographique (avant de devenir scénario, Le météore est un livre inspiré de polaroïds offerts au cinéaste par Anouk Lessard), pourquoi en faire un récit cinématographique? Le météore confirme, ou du moins nous rappelle, que nous ne sommes pas dans la civilisation de l'image, ni dans celle du texte, mais plutôt dans une société où justement nous pouvons passer de l'un à l'autre, des passages qui structurent nos imaginaires. L'image a ses langages que la raison du verbe ne connaît pas, et essayer de traduire les langages de l'image dans la langue écrite, c'est souvent un exercice de rhétorique qui ne rend pas compte de l'expérience de l'image. La mise à mots de celle-ci à tendance à être sa mise à mort, reproche que faisait Godard au discours, lorsqu'il venait à prendre le dessus sur l'image. Delisle évite cet écueil de l'empiètement, justement parce que, mystérieuses et dynamiques à la fois, ses images restent partielles, appelant d'autres images et «invitant du fait même à l'exploration », pour emprunter à la métaphysique du cinéma d'Henri Agiel.

    Il ne faut certainement pas regarder Le météore comme un récit de réalité, mais comme un lieu de passage entre des récits de faits et des récits de fiction. Delisle dévoile le sien à travers l'expérience de la métempsychose et l'anthropomorphisation de la nature : les cumulo-nimbus, la brume champêtre, le vent dans les feuillages, le coucher de soleil ou l'éveil de la lune ; un va et vient entre l'état suspendu et catatonique des personnages et celui du monde vivant qui les arbitre.  Pour donner au film sa force émotionnelle, Delisle s'appuie sur la structure double de sa dramaturgie ; la liberté de Pierre (et jusqu'à certains égards celles de sa conjointe et de sa mère) est refusée au niveau des thèmes, mais promise au niveau de la forme. L'histoire visible (les images) et l'histoire invisible (la parole) ne sont pas construites en parallèle mais dialectiquement. Elles sont complémentaires et sont le commentaire l'une et de l'autre.  Si Delisle passe donc de la photo au cinéma, c'est forcément pour y injecter le temps et les mots, spatialisant le premier, imageant le second.

    Le film se boucle sur l'image d'un ciel nuptial zébré de mille éclairs ; Pierre brille d'un éclat bref mais vif, tel un météore. Aucun film n'aura mieux porté son titre.  

Serge Abiaad

La bande-annonce du Météore




À lire également, la critique du Météore signée André Roy parue dans la revue 24 Images

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Vos réactions (1)

  1. « (...) et essayer de traduire les langages de l'image dans la langue écrite, c'est souvent un exercice de rhétorique qui ne rend pas compte de l'expérience de l'image. » Vous vous en tirez plutôt bien. En ce qui me concerne.

    par Paul Jeanson, le 2013-03-07 à 13h44.

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