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LA DETTE – critique d’Éric Fourlanty

2013-03-14

PLAT DU JOUR

    Ayant perdu sa mère alors qu’il n’était encore qu’un bébé, Pawel (Borys Szyc, un genre de Matthias Schoenaerts moins menaçant, prix du meilleur acteur au FFM en 2011) a été élevé par son père, qu’il aime et admire comme un héros personnel. Héros, Zygmunt (Marian Dziedziel, variation polonaise de la bonhommie inquiétante d’un Armin Mueller-Stahl) l’est aussi pour tout un pays. Leader syndical sous Solidarność, il a payé de deux ans de prison son engagement social et incarne cette dette que la Pologne a envers ceux et celles qui l’ont libérée du joug communiste. Aujourd’hui à la retraite, il vit avec son fils, sa bru (Magdalena Czerwińska), fille d’un martyr de la révolution, et leur petit garçon. La famille vit en harmonie même si elle peine à boucler les fins de mois avec le trafic de vêtements que le père et le fils mènent entre le nord de la France et leur ville de province – dignes représentants d’une Pologne contemporaine aux abois et sous le joug du capitalisme rampant.

    Lors d’un procès national, un milicien de l’ancien régime accuse Zygmunt d’avoir été une taupe à leur service. C’est le tsunami dans la famille, le quartier, le pays. Toutes proportions gardées, c’est comme si on soupçonnait aujourd’hui Michel Chartrand d’avoir été un indic pour le gouvernement Duplessis, à l’époque de la grève de l’Asbestos, ou un informateur pour la GRC lors de la Crise d’octobre. Ne vendons pas la mèche : Zygmunt est-il victime d’une vengeance qui, comme chacun sait, est un plat qui se mange froid, 30 ans plus tard si possible, ou bien a-t-il collaboré avec l’ennemi? Le cœur de l’histoire n’est pas là, mais dans cette suspicion, cette méfiance, cette paranoïa, ce cancer de la délation qui gangrène tous les régimes totalitaires, fussent-ils officiellement morts depuis 30 ans.

    Né d’une mère française et d’un père polonais, Rafael Lewandowski est avant tout un documentariste tous azimuts qui a surtout exploré la mémoire avec des films sur Solidarność et la Shoah, mais aussi sur le rapport qu’entretiennent les créateurs et la création. La Dette est son premier long métrage de fiction. Ici, aucune trace incongrue du documentariste, sinon un souci d’ancrage dans le réel (encore qu’on pourrait discuter longtemps de ce que « ancrage dans le réel » veut bien dire, tant dans le documentaire que dans la fiction), mais une volonté manifeste de travailler la mémoire par le biais de la fiction. Mémoire affective, mémoire officielle, mémoires floues qui s’adaptent à nos besoins, à nos discours, à notre construction autant individuelle qu’historique. C’est là l’aspect le plus intéressant de ce film à classer dans la catégorie de ceux auxquels on n’a pas grand-chose à reprocher. Malgré qu’on en devine assez rapidement l’issue, l’intrigue avance allègrement; la réalisation est adéquate, attentive aux personnages, aux lieux et aux enjeux; l’interprétation est impeccable, y compris Wojciech Pszoniak  (le Robespierre du Danton de Wajda) en salaud intégral; et l’ensemble se laisse regarder sans ennui et sans passion. Dommage que le thème du faux coupable, sa perversité inhérente, ses zones de gris n’ait pas appelé une mise en scène plus précise et plus trouble tout à la fois, un malaise qu’on chercherait en vain dans ce film bien léché.

    Ceci dit, ne crachons pas dans le bortsch, ce film honnête nourrit son spectateur même s’il laisse le cinéphile sur son appétit.

Éric Fourlanty

La bande-annonce de La dette

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