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ON THE WATERFRONT - critique d'Helen Faradji

2013-03-14

LE COEUR DES HOMMES

    Simenon, Céline, Riefenstahl… l’Histoire nous a souvent forcé à faire de sacrés grands écarts moraux en dissociant la valeur et l’importance artistique des œuvres des agissements de leurs créateurs. Car les salauds aussi peuvent être de grands artistes… Le cas d’On The Waterfront, épuisé chez Criterion depuis des années, mais enfin réédité dans un superbe coffret à la hauteur de l’attente, oblige encore une fois, peut-être même plus vivement encore, à s’écarteler l’âme. Impossible en effet de ne pas lier le chef d’œuvre, et dixième film d’Elia Kazan, à l’infamie. Impossible de ne pas se souvenir que deux ans avant sa sortie en 1954, Kazan commettait l’irréparable en donnant les noms de huit de ses anciens collègues, communistes, devant la Commission des Activités Anti-Américaines, faisant de la délation l’odieuse arme de la chasse aux sorcières. Impossible encore de ne pas voir dans le témoignage de Terry Malloy, ex-boxeur raté devenu docker fricotant d’un peu trop près avec la mafia tenant son syndicat mais décidant de dénoncer les agissements crapuleux de l’organisation devant un tribunal, une tentative de Kazan de justifier son propre témoignage, de laver sa conscience, de légitimer l’indéfendable…

    Pourtant, encore une fois, l’Histoire et l’Art méritent que l’on oublie. Que l’on réussisse à faire la part des choses. Car On The Waterfront est un grand film dont le souvenir ne saurait être souillé. Une œuvre majeure ne sacrifiant jamais à son désir de cinéma ses préoccupations sociales et morales. Un regard sur la classe ouvrière américaine des années 50 et ses conditions de travail irrigué par un tournage en décors réels extérieurs (ceux d’Hoboken dans le New Jersey), mais également un ciel d’hiver gris et mordant, des fumées, des ruelles pavées et embrumées, de l’humidité ambiante magnifiée par la photographie étonnamment délicate de Boris Kaufman (directeur photo de Jean Vigo, notamment sur L’Atalante) capables, comme seules le sont les idées de cinéma, de donner corps à l’image aux doutes et questionnements assaillant notre pauvre Terry Malloy avant qu’il ne se décide enfin à témoigner contre la Mafia. Un équilibre inouï entre la fiction et le souci de réalisme (le livret accompagnant cette réédition révèle cette phrase, écrite à la main par Kazan sur la première page de son document de tournage : « Don’t be objective ! This is not a documentary »).

    Soutenu par les dialogues brillants du journaliste et romancier Budd Schulberg et les interprétations criantes de vérité de Marlon Brando et Eva Marie-Saint (formés au mythique Actor’s Studio co-fondé par Kazan et eux aussi servis par ce tournage extérieur éprouvant, Kazan ayant notamment écrit à leur sujet : « The bite of the wind and the temperature did a great thing for the actors’ faces : it made them look like people, not actors »), On The Waterfront n’est pas que le film le plus personnel de Kazan. Pas plus qu’il n’est, aux yeux d’aujourd’hui, un document d’époque sur les conditions de travail sur les quais. En déplaçant tous les enjeux de son film sur le plan moral, idéologique, en forçant son film à grimper l’Everest des valeurs humaines, à départager le bien du mal, à philosopher en blouson de cuir, Kazan signait plutôt une œuvre aussi universelle qu’intemporelle aux préoccupations éminemment contemporaines. Comment rester un homme dans un monde mené par la rapacité ? Une conscience peut-elle demeurer insensible aux coups ? Sauver sa peau ou la sacrifier pour le bien commun ? Comment se débarrasser d’un système tyrannique engendré par une organisation ayant fait de la corruption son arme de choix ? Mieux vaut-il rester « deaf and dumb », selon le mot d’ordre donné aux dockers par leur syndicat, ou se transformer en «canari » et dénoncer les assassinats et autres intimidations ? Comment rester debout quand la peur règne ?

    À voir le feuilleton des révélations de la Commission Charbonneau que nous suivons depuis quelques mois, on comprend que les questions soulevées par On The Waterfront restent d’une pertinence rare. Mais qui sera notre Terry Malloy ?

Helen Faradji

La bande-annonce d’On The Waterfront

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