Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

FILMS, JE VOUS AIME

2013-03-14

    Dimanche soir, sur les ondes de la télévision publique, les choses avaient fort mal débuté. Dans un exercice de promotion croisée dont personne n’a été dupe et qui visait plus que nettement à faire mousser la soirée des Jutra du 17 mars prochain, Radio-Canada avait en effet décidé d’utiliser ses deux gros canons du dimanche soir, Et Dieu créa… Laflaque et Tout le monde en parle, pour y insérer quelques morceaux choisis de cinéma québécois.

    Mais aux premières minutes de la symptomatique et navrante parodie de gala organisée chez Laflaque, le poil se hérissa. Camion et son pas de spectateurs, L’affaire Dumont et son « on ne savait pas s’il était coupable ou non », Rebelle et ses maquillages noirs de Guylaine Tremblay et Guillaume Lemay-Thivierge, Laurence Anyways et son « si Dolan ne gagne pas, il va péter une crise »… Autant de « blagues » tombant à plat et faisant preuve d’un mépris odieux de notre cinéma. Autant de piques bas de gamme qui n’avaient rien de subversif, mais tout d’insultant. Si notre cinéma québécois, cru 2012, est loin d’être parfait, il est encore plus loin de se résumer à ces quelques banderilles qui n’ont, encore une fois, que fait la preuve d’une douloureuse condescendance, ignorante et indifférente.

    Les armes étaient donc prêtes à être brandies au début de Tout le monde en parle où l’on recevait, et en premier s’il vous plaît, les réalisateurs de ces films « admirés mais pas vus » : Podz, Rafaël Ouellet, Xavier Dolan et Kim Nguyen (Anaïs Barbeau-Lavalette et Ivan Grbovic y auraient aussi mérité leur place). Mais rapidement, on les reposa tant, pour une fois, une rare fois, le service public réussissait ce qu’on croyait impensable : mettre en valeur nos cinéastes et leurs oeuvres.

    Non pas en leur déroulant un faux tapis rouge tissé à la flagornerie et aux basses flatteries. Non pas en leur fichant un kodak dans les mains (on se rappelle encore du triste sort réservé à Robert Morin sur le même plateau) pour les regarder s’amuser. Non pas non plus en en faisant des bêtes de foire. Non. Beaucoup plus simplement, et intelligemment, en leur donnant habilement la parole bien sûr au sujet de leurs expériences festivalières assez uniques en leur genre, mais encore en les confrontant, sans complaisance mais sans agressivité non plus, au sujet qui fâche.

    Si le travail de Guy A. Lepage sur cette entrevue à plusieurs voix est assurément à saluer, c’est encore l’esprit, articulé, vif et brillant, de nos quatre compères qui a épaté. Du libérateur et sincère « Heille, va chier » de Xavier Dolan à Guzzo en passant par le rappel nécessaire, fait par Podz, que la réussite artistique et la réussite commerciale d’un film ne sont pas la même chose ou par la tyrannie des chiffres du premier week-end dénoncé par Rafaël Ouellet, tous avaient à cœur, on le sentait, de dépasser leur petit nombril pour penser le cinéma, notre cinéma, comme un tout. Un bateau, composé évidemment de variétés, de différences, de particularismes, mais dont chacun semblait tenir une barre pour le mener à bon port. 

    Si bien sûr, on aurait aimé que l’on jase, dimanche soir dernier, un brin plus de cinéma stricto sensu, reste que les deux constats que l’on peut tirer de cette partie de soirée consacrée à nos films sont réjouissants.  D’abord, qu’il suffit de donner l’occasion à nos cinéastes de s’exprimer dans de telles tribunes pour qu’ils montrent que ce qu’ils ont dans le ventre vaut assurément le détour. Ensuite, que la célébration sans indulgence de notre cinéma est probablement la réponse la plus efficace à adresser à cette fameuse crise.

    La bataille pour la reconnaissance de notre cinéma, dans toutes ses nuances et ses subtilités, pour qu’enfin, il ait sa place dans notre espace médiatique public, pour sa reconnaissance pleine et entière comme art, aurait-elle commencé ?

Pour revoir l’entrevue des quatre cinéastes :
http://www.radio-canada.ca/emissions/tout_le_monde_en_parle/saison9/#leplayer

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Sur la crise au cinéma, juste avant les Jutra Lors du Palmarès du film canadien à Toronto, Claude Jutra reçoit huit prix pour son film Mon oncle Antoine Entrevue à Radio-Canada, 1971 R.-C. : «Est-ce que vous avez l’impression que maintenant on arrive à une certaine stabilité, qu’on marche bien dans le monde du cinéma canadien-français?» Claude Jutra : «On ne peut jamais dire ça avec le cinéma. Vous le savez autant que moi, que quand vous demandez à quelqu’un de n’importe quel pays, à n’importe quel moment, depuis la naissance du cinéma, «comment se porte le cinéma?» on vous répond automatiquement «le cinéma est en état de crise». Je crois que le cinéma est en état de crise permanent. Enfin, c’est quelque chose qui se généralise en ce moment pour absolument tout et tout le monde, mais ça a été le cas pour le cinéma depuis toujours. Ce qu’on peut dire, c’est que maintenant il se fait de plus en plus de films québécois et que les films sont de plus en plus sérieux et de plus en plus intéressants. J’ai l’impression qu’il y a une véritable industrie qui se bâtit mais quand les choses ont l’air d’aller trop bien, je me méfie toujours et je crains le pire.» archives.radio-canada.ca En passant on peut remarquer à quel point il répond avec on ne peut plus d'humilité sur la réception de tous ces prix.

    par Antoine, le 2013-03-14 à 14h05.

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