Format maximum

Écrans

THIS MUST BE THE PLACE - critique de Céline Gobert

2013-03-21

SPLEEN NEW WAVE

    This Must be the Place flotte. A l’instar de Cheyenne (Sean Penn, méconnaissable) gamin rentier et cinquantenaire, sorte de clown-triste qui traîne sa carcasse fatiguée dans la campagne irlandaise et les rayons infinis des supermarchés. Colère rangée, placardée sous les fards. Rejet du monde moderne et d’une triste société de consommation.

    Une figure-fantôme aux allures de Robert Smith, le leader de The Cure, qui joue à la pelote avec sa femme (Frances McDormand) dans une piscine vide, fait du surplace au cœur d’une solitude et d’un ennui sans nom, subit les agressions extérieures comme autant d’incompréhensions quotidiennes. Sa léthargie, c’est son armure. Car le monde, Cheyenne le rejette. L’a toujours rejeté. Dingue, dégueulasse, déglingué. C’est pour cela qu’il écrivait des chansons tristes, de la déprime versée sur des disques, des morceaux exutoires.

    « Quelque chose ne tourne pas rond, mais je ne sais pas quoi », ne cesse de répéter le freak gothique. Des grains de sable dans une mécanique bien huilée. Deux jeunes qui se sont jadis foutus en l’air en écoutant sa musique. Le paternel qui meurt sans prévenir, sans avoir balancé le « je t’aime » salvateur, sans avoir permis à Cheyenne de devenir un homme. Une pièce au puzzle identitaire de l’ex rock-star manque alors soudainement : c’est bien connu, pour aller de l’avant, il faut se réconcilier avec son passé. D’où le début de sa quête, mi-burlesque mi-grave, à travers les États-Unis.

    Sa mission ? Retrouver un nazi d’Auschwitz, ex-bourreau de son père. Le point de départ d’une belle bal(l)ade aérienne signée Paolo Sorrentino (Il Divo) qui rappelle tout à la fois l’imagerie et la réflexion d’un Wim Wenders époque Paris, Texas, et les écrits enlevés d’un Jonathan Safran Foer (Tout est illuminé). Même désenchantement sur la société US, même nécessité d’un retour aux racines, même errance dans un espace sublimé chez le premier. Même recherche identitaire sur fond de drame de la Shoah, même quête de soi aux accents humoristico-grotesques chez le second. Le road trip comme récit initiatique (que Sean Penn-réalisateur chérit tout particulièrement, voir Into the Wild) et la traque au nazi en question, prennent dès lors des couleurs pop à l’onirisme poétique plus violent qu’il n’y paraît. Certainement parce qu’il masque, comme Cheyenne masque ses douleurs, une vraie souffrance contemporaine, et des revendications silencieuses.

    Le cinéaste italien, bien planqué derrière la sincérité et la sensibilité de son protagoniste, offre en réalité une critique au vitriol d’une Amérique paumée, malade, gangrénée par les maux de la société moderne : la vente d’armes, la vanité féminine (il faut voir cette folle séquence où une poignée de femmes, dans un ascenseur, débattent sur la meilleure façon de faire durer leurs rouges à lèvres !), un consumérisme écoeurant (les étalages de produits aux supermarchés, le fiscaliste qui aime sa voiture comme s’il s’agissait d’un être humain), une perte générale des valeurs. Les jeunes n’y font plus de la musique pour la beauté de l’art, mais pour devenir riches et célèbres. L’ordre établi ne peut plus se contester autrement qu’au travers d’un refus ostentatoire des normes (travail, look et conventions). L’Amérique traversée par Cheyenne, dont le rire semble renfermer tous les malheurs du monde, est une Amérique triste, celle des laissés pour compte, des fils-soldats morts à la guerre, des mères célibataires  (Kerry Condon) forcées de bosser dans le café miteux du coin et de déclamer de regrettables et blasés « C’est la vie ». 

    L’introspection romantique, avec exacerbation du sentiment et du spleen, prend des allures de combat faussement tranquille contre cette réalité-là. Un combat que doit mener l’enfant Cheyenne, lui qui n’a même jamais fumé de cigarettes, parce que « seuls ceux qui sont restés enfants n’ont pas envie de fumer », dira la mère endeuillée d’un des gosses disparus, solidement ancrée à sa fenêtre, clope au bec, espérant le retour d’un mort.

    Dans ce combat, entre nostalgie d’un paradis perdu (l’époque où This Must be the place était un titre des Talking Heads et pas des Arcade Fire !) et mélancolie affichée en bandoulière,  Sorrentino & Penn opèrent un retour à l’essentiel : nature, désir d’enfants, liberté, pardon, rédemption. Ils y opposent la figure de l’horreur et du mal (le nazi) à l’innocence et la pureté d’un gamin (Cheyenne) pour mieux figurer d’un choix. Faut-il préférer le pacifisme à l’esprit vengeur ? La paix intérieure à une rébellion vaine ? Peut-on devenir adulte en gardant ses idéaux intacts ? La réponse donnée, elle, vient synthétiser toute l’idéologie new wave lors d’une dernière scène osée où l’on voit Cheyenne revenir chez lui, dégrimé, sans maquillage et sans fard. Un homme dépourvu de masque, arborant enfin un sourire.

    Sorrentino y propose une autre perspective : grandir, ce n’est pas renoncer, ce n’est pas s’abandonner au conformisme, c’est simplement accepter comme possible l’idée d’une rébellion sans marginalisation. La sérénité, comme seule arme.

    Alors que le DVD du film est désormais en vente, on notera tout de même que cette production italo-franco-irlandaise, récompensée à Cannes en 2011 par le Prix œcuménique, n’a été projetée qu’une seule fois au Québec, il y a quelques semaines, au Centre Phi à Montréal. Un autre exemple regrettable de la difficulté de certaines œuvres, aux financements européens notamment, à se frayer un passage sur les écrans, et parmi les grosses productions américaines. Exemple, parmi d’autres, qui permet de pointer du doigt les problèmes de distribution au Québec. Comme ailleurs, la Belle Province subit les lois d’une business impitoyable : il n’y a plus de place pour des films comme This must be the place, des parenthèses aux genres hybrides, financées elles-mêmes de façon hybride, sans l’appui et les sous des majors et des grands studios.

    A la lumière de ce que dénonce justement Sorrentino, soit une société consumériste obsédée par le profit au détriment de l’art (beau parce que se suffisant à lui-même, par son existence-même), l’absence de projection du film dans les salles québécoises a le goût des douces ironies…
 
Céline Gobert

La bande-annonce de This Must be the Place
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (1)

  1. Merci de votre témoignage. Il ne tombe pas dans l'oeil d'un aveugle.

    par Yvan L., le 2013-03-26 à 20h56.

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.