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THE ACT OF KILLING  - par Serge Abiaad

2013-03-26

FUNNY GAMES

    L’Histoire contemporaine de l’Indonésie est écrite par les vainqueurs – comme au Cambodge, en Ex-Yougoslavie,  en République démocratique du Congo, au Soudan, au Darfour, en Corée du Nord au Rouanda et peut-être prochainement en  Syrie. -, et pour cause, les victimes du régime fasciste de Suharto dans les années 60 n’étaient plus là pour en parler. Les paramilitaires et autres mercenaires au service du despote ont exterminé, en moins d’un an, plus d’un million (certains estiment le double) de « subversifs » et de communistes hostiles au coup d’État, ou simplement désapprobateurs du tournant totalitaire que prenait leur pays ; un massacre, un autre, épaulé, commandité, approuvé par le gouvernement américain, dans la foulée de sa croisade contre la propagation communiste. Joshua Oppenheimer (assisté de Christine Cynn et plusieurs « anonymes » qui figurent par dizaines au générique de fin) propose à quelques-uns des dirigeants des escadrons de la mort de réaliser leur propre film, réactualisant leur propre Histoire et reproduisant leurs crimes, alors que le cinéaste américain tourne le making of  de cette parade. Le film dans le film devient un procès des crimes contre l’Humanité, déguisé en un documentaire ardent et troublant.

    Les escrocs, voleurs, voyous et mercenaires endossent le rôle de héros nationaux et à travers leurs fantaisies surréalistes, se présentent comme des gangsters suaves à la Pacino, entourés d’apôtres endurcis et de danseuses frivoles, alors que le public les reconnaît pour les monstrueux criminels qu’ils sont. Mettant en scène des actes de meurtre et de torture, doublés d’étranges numéros musicaux et de séquences teintées de film noir, les protagonistes élaborent des scènes surréalistes : le massacre d’innocents, les décapitation sommaires ou la mise à feu et à sang d’un village donnent une vivacité hallucinante par l’alternation des ambiances qui vont de l’effroi enfumé et le paganisme délirant. The Art of Killing est le cousin germain - quoique moins flamboyant et plus détaché - de S21, la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh qui avait demandé aux tortionnaires de décrire le processus  d’extermination des détenus d’un camp de concentration cambodgien. Il ne s’agissait pas de procéder à un interrogatoire, ni à une reconstitution par un recours artificiel à des éléments dramatiques comme le fait Oppenheimer. Les deux films ont pour point  commun d’avoir apporté au documentaire une nouvelle dimension qui n’est ni celle d'un recueil de mémoire illustrée, encore moins de la fabrique d’un élément, ou même d'une démonstration politique. La grande différence entre les deux films est dans le ton dramaturgique : S21 est un film en quête de rédemption et de commémoration alors que The Art of Killing est un constat de l’absurde par l’indigeste. Et pourtant, Anwar Congo le redoutable boucher aux mille victimes, figure centrale du film qui jusque-là avait échappé à tout remords, laisse tomber le masque pour finalement laisser voir son véritable visage. Oppenheimer ne juge pas et le cinéma ici ne pense pas ; il n’est que pansement, car il revient aux hommes de soigner les plaies.

    La décision de laisser des assassins largement impénitents raconter leurs propres histoires est truffée, certes, de dangers éthiques, mais joue au final un rôle bien plus important dans la réalisation des objectifs d'Oppenheimer. Quelles que soient les implications du projet pour l’Indonésie (le film dans le film est promu sur une chaîne nationale qui encense les crimes perpétrés à l’époque par la junte mafieuse représentée aujourd’hui au Parlement), Oppenheimer semble assez maître de sa visée pour que ses protagonistes ne s’accaparent pas le récit. Et pourtant, le cinéaste ne tend pas de piège, ne remonte pas les portraits et ne force pas le contre-champ facile, celui de montrer les victimes (le film va au-delà des bons sentiments bernés par la diabolisation ou l’empathie).  Il substitue sa lentille par un miroir et se place de manière équidistante pour que l’absurde devienne raison ; les larmes de Congo vers la fin du film ne sont pas amères, elles sont celles de la victoire du réel sur l’inconséquence des meurtres remontés. L’acte de reconstitution s’avère être le moyen le plus efficace de placer les criminels devant l’héritage qu’ils ont omis de reconnaître, ou encore plus, à l’évidence du film, de confronter.

    L’aspect le plus choquant de The Act of Killing, est sans doute l’ouverture, l’indifférence et la fantaisie ludique avec lesquelles les responsables évoquent leurs actions passées, et loin d’être punis pour leurs exactions, ils sont devenus malgré eux des trésors nationaux, servant de modèle à l’effroyablement populaire groupe paramilitaire que certains d’entre eux ont fondé. Bien qu’un certain nombre des participants évoquent l’importance de la préservation de l’Histoire, la plupart semblent insoucieux ou inconscients de la réévaluation des fontes de cette Histoire. The Act of Killing s’ouvre sur une inscription Voltairienne : « Il est défendu de tuer, tout  meurtrier est puni, à moins qu’il n’ait tué en grande compagnie, et au son des trompettes ». Les meurtriers dans le film tuent au son des trompettes depuis si longtemps que leurs tueries ont perdu toute connotation négative Pour le bourreau du film, l’acte de tuer est trivial et l’acte de réflexion a perdu toute sa résonance et pour nous qui regardons de l’extérieur, nous observons avec une horreur abjecte un monde gouverné par des fous furieux. La plupart d’entre eux reçoivent le son des trompettes comme une célébration, seulement une poignée se rend compte du requiem qu’elles entonnent.

Serge Abiaad

La bande-annonce de The Act of Killing

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Vos réactions (1)

  1. J'avoue que ce docu-fiction de Joshua Opperheimer m'a laisse perplexe. Est-ce que ce film ne renforce pas l'idée du plaisir de voir sans être vu - Le spectateur-voyeur? Ce film habilement tricoté, montage, image, rythme. Malheureusement Opperheimer n'est pas Stanley Kubrick (Orange mécanique) ou Michael Haneke (Funny Games ), qui conçoivent la violence au second degré et qui interrogent la manipulation du spectateur par la violence....C'est un cliche de dire: l'horreur est humaine...Et après? Admettez que Anwar Congo personnage central du film de Oppenheimer devient plutôt sympathique et a la limité on lui pardonnerait les crimes qu'il a commis!!!??? Mieux encore il participe avec une certaine délectation à la reconstitution de ses crimes...sachant que le réalisateur n'est capable que de peu de distanciation par rapport au sujet traité : le massacre de prés d'un million de communistes indonésiens sous le régime Suharto (1965). Je ne suis pas surpris que Errol Moris (Standard Operating Procedure) ou Wernez Horzog (Ennemis intimes - Mein Liebster Feind) aient pris ce film sous leur tutelle. Ces deux cinéastes produisent eux-mêmes ce que j'appelle des ''feel small movies'' (j'emprunte l'expression ''feel small'' a John Lennon dans sa chanson a Working Class Hero). Dans une récente conversation que j'ai eu avec l'avocat Jacques Vergès (L'Avocat de la Terreur) il me confiait que durant le procès Klaus Barbie a Lyon en 1987, Barbie lui était devenu sympathique, aimable, gentil. Jacques Vergès qui a 88 ans aujourd’hui se demande comment il a pu ainsi se laisser berner. Ce qui manque au film de Joshua Oppemheimer The Act of Kiiling c’est du recul par rapport a son sujet et par rapport a la rhétorique cinématographique…Que produit ce medium chez le spectateur? De toute évidence Oppenheimer n’a pas, ni les outils philosophiques, ni cinématographiques, ni le recul pour aborder la question de la violence et son rôle dans la perception chez le spectateur-voyeur du monde réel. Francis van den Heuvel - Producteur/Réalisateur

    par Francis van den Heuvel, le 2013-03-29 à 11h14.

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