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Plateau-télé

TROPIQUE DU CINÉMA - par Robert Lévesque

2013-03-28

    Trente-trois ans après sa mort, lit-on encore le vieil Henry Miller ? Moi qui ne l’ai guère lu de son vivant (étudiant dans ces années soixante, journaliste dans les soixante-dix, je n’en avais que pour Shakespeare, Rimbaud, Céline, Proust, Tchekhov, Cendrars, Gracq, Lorca, Scott Fitzgerald, Musil, Camus, Duras, Perec, un peu Aquin, Modiano, Poulin), je me demande si la jeunesse d’aujourd’hui (celle qui lirait large) se tape les romans de ce pape luxurieux des vieilles années cinquante (j’écris vieilles parce qu’elles venaient avant les soixante qui, elles,  gardent une plage sous le pavé). Je n’étais pas trop porté sur l’expression de la débauche, pour tout vous dire, je m’en foutais de ses Tropiques, préférant les Tropismes de Sarraute, alors lire ce bouc amerloque parisien ne me disait rien, mais ma copine n’en avait, elle, que pour Anaïs Nin l’amie d’icelui. Ce qui ne m’aidait en rien. Je détestais la Nin au plan littéraire et n’avait rien à cirer de son caractère de rapporteuse. M’enfin..., c’est loin tout ça...

    Dans Henry & June, le film de Philip Kaufman sorti en 1990, cette Anaïs Nin est jouée par Maria de Medeiros (Miller, lui, est incarné par Fred Ward qui se trouve être le beau-frère de mon meilleur ami) et c’était donc en quelque sorte, à mes yeux, un casting agaçant car, autant je haïssais l’échotière Anaïs Nin, autant j’aime cette actrice portugaise à la filmographie éparse et surprenante..., infirmière muette dans La Lectrice de Deville, chanteuse dans The Saddest Music in the World de Maddin, copine de boxeur dans le Pulp Fiction de Tarantino et copine de suspect dans Le Polygraphe de Lepage, coiffeuse dans Ma vie sans moi d’Isabel Coixet, mais surtout, pour moi (qui l’ai vue dans Le public de Lorca, mise en scène de Lavelli à la Colline en 1988), elle demeure l’inoubliable élève du Conservatoire qui, dans Elvire Jouvet 40, la captation faite par Benoît Jacquot en 1986 de la mise en scène de Brigitte Jaques, travaille en sept leçons, devant le « patron » (joué par Philippe Clévenot), la scène VI du IVe acte de Don Juan, les adieux d’Elvire. Cette captation pour la télé d’un grand moment de théâtre est aussi un grand moment de cinéma.

    Les Portugais, pour faire court, mettent sans état d’âme (sinon de la pudeur) la hache dans leurs noms de famille. Ainsi, Maria de Medeiros s’appelle en réalité Maria de Medeiros Esteves Vitorino de Almeida. Si, lorsqu’elle joua le rôle de la Russe Sonia dans A divina comedia de son compatriote Manoel de Oliveira, en 1991, ces deux-là avaient inscrit leurs noms en entier, ils auraient bouffé toute l’affiche : Maria de Medeiros Esteves Vitorino de Almeida dans un film de Manoel Cândido Pinto de Oliveira (ce vénérable centenaire qui ne semble pas vouloir mourir...).

    Et si l’on revenait à l’auteur de Sexus, Nexus, Plexus ? Pourquoi ai-je commencé cette chronique avec lui ? Parce qu’un type attablé dans un snack-bar de New York, dans After Hours de Martin Scorsese, lit Tropique du Cancer quand une femme, qui se dira admiratrice d’Henry Miller, l’aperçoit, lorgne le titre du livre, l’approche, l’aborde et, avant de le laisser à sa lecture, lui refile rien de moins que son numéro de téléphone. C’est Rosanna Arquette et Griffin Dunne. Nous sommes en 1985. Miller est six feet under depuis cinq ans à Pacific Palissade. Et ce type qui le lit est un informaticien timide, un salarié timoré de nature qui trouve sans doute chez Miller de quoi s’envoyer en l’air sans rien froisser ni faire de bruit ni laisser de traces. Mais il ne sait pas ce qui l’attendra après le passage de cette citoyenne de Soho dont, mais que lui prend-il, il composera le numéro le soir même.

    Traduit par Quelle nuit de galère, ce Scorsese d’antan (palme de la mise en scène à Cannes il y a 27 ans) est du genre comédie cauchemardesque. C’est du Kafka déca. Du Scorsese léger. Car dès lors que le lecteur de Miller va se rendre chez l’admiratrice de Miller, ce sera bonjour les dégâts à la queue leu leu. On oublie l’écrivain de Jours tranquilles à Clichy, ce sera la nuit agitée de Manhattan. Je ne vous dis rien, sinon qu’au final l’informaticien timide, passées les péripéties d’un cauchemar éveillé, tombe d’une camionnette, enduit de papiers mâchés, statufié mais vivant, devant l’immeuble de son employeur. Pile poil à l’heure pour entrer au boulot.

    Sur ARTV le 3 avril à 20 heures 30.

Robert Lévesque

La bande-annonce d’After Hours

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