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SUR LE RIVAGE DU MONDE – critique de François Jardon-Gomez

2013-03-28

LA TRAVERSÉE IMMOBILE

    Le plus récent documentaire de Sylvain L’Espérance, Sur le rivage du monde, s’impose comme un film politique puissant dont on ne sort pas indemne. Le cinéaste engage chez le spectateur une éthique du regard et de l’écoute qu’il met lui-même en pratique dans son approche cinématographique, transformant son film en moyen de lutter avec ceux qui se trouvent devant la caméra.

    Le réalisateur a toujours été attentif, dès ses premiers films, aux relations complexes entre l’espace et les humains qui l’occupent. Mais alors que L’Espérance proposait dans ses deux films précédents une traversée de l’espace à travers une rencontre avec des habitants du Mali – qu’ils soient constructeurs de pirogue dans Un fleuve humain ou pêcheurs dans Intérieurs du delta –, il s’intéresse ici au sort de quatre migrants (trois hommes et une femme) originaires de divers pays d’Afrique, mais coincés à Bamako, capitale du Mali, après avoir tenté de fuir vers l’Europe. César, Félou, Érik et Amih se retrouvent prisonniers d’un lieu de transit en ruine et tentent de transcender leur état de laissés-pour-compte par le biais de la parole et du théâtre.

    Sylvain L’Espérance s’efforce de saisir la tension qui existe entre la volonté d’agir des quatre individus et le poids écrasant d’un État qui les dépasse et refuse de les accueillir. Tour à tour, ils se demandent comment ne pas laisser la vie passer devant eux, mais l’habiter et la vivre pleinement. Renvoyés à Bamako après avoir été refusés à la porte d’entrée de l’Occident, les protagonistes sont ainsi figés dans un espace qui les bloque. S’ils évoluent dans la ville et qu’ils demeurent en quête d’un moyen de transport vers l’ailleurs, la caméra reste la plupart du temps fixe – filmant de face les quartiers délabrés de la ville et les jeunes qui s’efforcent d’y survivre – et traduit bien cette immobilité dont les personnages tentent de se déprendre.  

    L’Espérance s’efface derrière la caméra et s’abstient de toute narration en voix-off (contrairement à ses deux films précédents où il venait appuyer les séquences d’ouverture et de fermeture par une narration proche de la poésie), refusant de poser un autre discours sur la situation des personnages que celui livré par ce qu’il filme. Si le réalisateur exprime un point de vue par le choix de ses images – plusieurs séquences montrent le quotidien difficile des migrants coincés dans un ghetto délabré de Bamako – et des intervenants à qui il donne la parole, le contrôle du discours est exercé par les personnages, au fil de leurs interventions que L’Espérance agence ensemble sans jamais s’imposer comme figure d’autorité au-dessus de leurs voix.

    Sur le rivage du monde est également un film sur le pouvoir politique de l’art face à la realpolitik et à l’ordre économique mondial. Devant l’adversité, César, Félou, Érik et Amih décident, non pas de s’écraser et d’accepter leur sort, mais plutôt de faire acte de création en utilisant leur vécu pour produire – envers et contre tous, et malgré l’absence de subventions – du théâtre engagé. Le film oscille ainsi entre des séquences qui filment les répétitions et le processus de création de la pièce et des entrevues où les acteurs racontent leur histoire, tandis que L’Espérance saisit la force tranquille de ces êtres qui font preuve d’une résilience hors du commun. Au discours officiel – retransmis par la télévision qui expose dans une scène, sous le mode de la nouvelle, la réalité traitée par le cinéaste – s’oppose un engagement de tous les instants, une lutte perpétuelle qui permet de garder l’espoir vivant.

    Fasciné par la traversée du territoire, par l’engagement et la résistance de l’humain dans son quotidien, L’Espérance est aussi un documentariste attentif au temps qui s’écoule, à la vie qui passe tandis que ces corps pleins d’énergie sont figés, emprisonnés, dans un espace-temps qui leur refuse tout accès à une autre réalité. Le cinéaste prend d’ailleurs le temps d’installer son film (c’est le plus long de ses documentaires) et de laisser les images parler pour elles-mêmes, sans jamais chercher la sensation forte ou le récit-choc. Ce faisant, L’Espérance entre véritablement dans le territoire, quittant progressivement son statut d’étranger pour lutter aux côtés de ceux qu’il filme, supprimant ainsi la barrière qui sépare le cinéaste de son sujet – sa seule présence donne une nouvelle occasion aux migrants de s’exprimer et réactive la pertinence de leur combat. Lorsque vient le temps de filmer la représentation théâtrale, la caméra prend la place du public, laissant les acteurs s’adresser directement à l’écran et, par le fait même, interpeller directement le spectateur qui ne peut plus rester indifférent face à ce discours.

    Sur le rivage du monde s’impose donc comme un film porteur d’espoir – malgré la dureté des conditions de vie des personnages –, témoignant d’actes de résistance de la part de ces exclus de la société. Sylvain L’Espérance livre une œuvre qui rappelle également que, si l’art ne permet pas de changer directement le politique (qui pourra toujours faire la sourde oreille quant aux revendications), il garde au moins vivant le combat des individus qui habitent le monde.

François Jardon-Gomez


La bande-annonce de Sur le rivage du monde

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