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LA CICATRICE –critique de Serge Abiaad

2013-04-11

ARME DES HUMILIÉS

    La cicatrice est une sombre boucle qui se déplace à travers le temps et les points de vues. On y voit Paul, intimidé par son père lors d’une pratique de hockey de rue, avant de le voir fulminer à son tour contre ses coéquipiers et adversaires lors d’un match amical, trente ans plus tard. La caméra s’attarde ensuite sur Richard, gardien de but de l’équipe opposée, séparé de sa famille, avec vraisemblablement une dent contre Paul. Une ombreuse tourmente et une violente ascèse sont omniprésentes dans le premier long métrage de Jimmy Larouche. Le cinéaste enchâsse angoisse adolescente et remords de l’âge mûr et nous apprend, comme si on ne le savait pas déjà, que la vengeance est un plat qui parfois vaut mieux ne pas être servi.

    La cicatrice capitalise sur l’état psychologique des deux hommes, alternant entre l’âge ingrat de l’adolescence et celui de la crise quarantenaire. Paul et Richard sont des camarades de classe, l’un recherche la reconnaissance du père, l’autre subit les affres d’un mariage en fin de parcours. Le premier sublimera son mal d’amour paternel à travers une démonstration de force envers son camarade grassouillet, mis au banc et marginalisé. Ce dernier aura gain de cause lorsqu’à la croisée des chemins, il prendra sa revanche sur son tyran d’antan. La cicatrice tente de dompter les fêlures intérieures, qui, trop longtemps gardées sous silence, ont fini par gangréner la psyché fragilisée de l’un et de l’autre. Film à failles, conceptualisant son récit au détriment de son sujet, ressassant des rapports de force empruntés à travers une psychologie trop bien définie de ses personnages, misant sur l’impossibilité d’advenir à soi-même à travers un fatalisme mal instruit, La cicatrice met en situation plus qu’il ne met en scène. Et pourtant, ce produit dérivé de The Hitchcock Hour nous tient en haleine, moins par son suspense que par sa fragmentation temporelle et les projections métonymiques de la détresse victimaire de son protagoniste. Le premier film de Larouche n’a certainement rien d’original, se résumant à dévoiler la cause de l’effet, systématisant d’emblée son moralisme frontal; la haine engendre la haine, la plaie n’a de cicatrisation qu’une autre plaie.

    Plusieurs œuvres nous viennent à l’esprit en regardant La cicatrice, moins pour la comparaison que pour leur ambiance empruntée, car le film s’enveloppe sur lui-même à un point tel que l’on finit par s'écarter de son orbite pour rejoindre celle d’autres qui lui font écho. On pense à Death and the Maiden de Polanski, mais sans le sentiment trouble et inquiétant caractérisé par le doute qui, par son absence même, condamne La cicatrice à faire l’apologie des actes qui fondent sa légèreté. Caché d’Haneke offre une autre comparaison, certes facile mais inévitable. Le cinéaste autrichien donne à voir, à travers un réalisme exacerbé, une trame cinématographique évidente que l’on retrouve dans La cicatrice. Tout cela contribue à la tension menaçante de cette étrange machination qui permet d’interroger l’histoire d’un individu au regard de l’histoire de l’Humanité. Et pourtant, l’humanité manque à La cicatrice, celle avec un grand, aussi bien qu’avec un petit H. Le film est hermétique, cantonné dans une bulle où l’action n’a aucune autre résonance que la réaction qu’elle engendre. Et finalement la ressemblance surprenante de Richard avec Kris Kelvin dans le Solaris de Tarkovski ne nous aura pas échappé. Richard, comme Kris, semble être en quête d’un graal, celui d’une libération, d’une rédemption affective. Certaines séquences de La cicatrice, pensons notamment au liquide visqueux qui coule sur les murs dans les scènes fantasmées, l’inquiétante étrangeté magnifiée par le souvenir ou la sublimation synecdoquetique de la psyché du personnage, rappellent l’ambiance chimérique du film de Tarkovski.

    On découvrait l’année dernière des portraits au vitriol d’une jeunesse décapante et exubérante, filmée par une relève qui savait prendre le pouls d’une réalité fuyante, dans un monde en mutation exponentielle, alors que le cinéma peine de plus en plus à se conformer à son temps et à saisir cette fougueuse fuite en avant. Despues de Lucia de Michel Franco en était exemplaire : un film fragilisé par le fond et maîtrisé dans sa forme, brossant une réalité frappante de la brutalité entre jeunes. À une époque où le harcèlement agressif des jeunes par leurs camarades de classe est un sujet de l’urgence, Jimmy Larouche ne soulève pas cette situation horriblement de notre temps, se contentant d’un récit à intrigue, misant plutôt sur la forme que sur le fond. La cicatrice souffre de ne justement pas légitimer la souffrance de ses protagonistes.

Serge Abiaad

La bande-annonce de La cicatrice

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