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LE FILS DE NETTIE - par Robert Lévesque

2013-04-18

    Avec sa mère Nettie qui était d’origine autrichienne (qui eut plus tard – mais c’est sans rapport – une ressemblance avec celle de Samuel Beckett) et mariée à un Russe, tous deux nés dans le Lower East Side de Manhattan, mais dont les parents respectifs avaient fui un shtetl à la fin du dix-neuvième siècle, - un shtetl c’est un village juif de la vieille Pologne dont les coutumes vous suivent à vie et se transmettent parfois -, avec sa mère Nettie donc, Allen Stewart Konigsberg, petit-fils de Polonais pourrait-on dire, allait au cinéma en culottes courtes. Il détestait l’école (dans Annie Hall, les profs auront des gueules de nazis) et il dira plus tard que « né en Pologne, j’aurais fait un bel abat-jour ».

    Dans Brooklyn où le couple Konigsberg avait abouti, le père y faisant du taxi, du mirage d’oeufs et de la vente de joaillerie par correspondance, les cinémas, dans les années trente, dites dépressives, et quarante, dites miraculeuses, ça ne manquait pas et c’est au Midwood qu’un après-midi ce gamin, devant En route pour le Maroc, réalisa le chemin qu’il devait emprunter et suivre. Il le sut précisément devant la scène où, à dos de chameau, Bob Hope et Bing Crosby chantent « I’m Morocco Bound »...

    Et le reste est cinéma... Woody Allen, depuis Charlie Chaplin, est la plus grande force créatrice du monde de l’écran américain, gagman, scénariste, réalisateur, acteur, directeur d’acteurs, auto-marieur d’actrices, infatigable au tour de manivelle, inépuisable, incomparable et inimitable. Et clarinettiste. Et well and alive. Et encore pessimiste. Quoiqu’il nous fasse régulièrement rire, ou seulement sourire, ou nous avoir à la mélancolie, et parfois sauter dans un taxi avec quelques verres de champagne pour aller se taper son nouveau film, c’est ce que j’avais fait avec un copain pour Deconstructing Harry. Bref, sans Woody Allen, le cinéma manquerait d’un maître ami et ce qui serait triste, c’est que nous ne le saurions pas... Car le cas de figure du pessimiste gai (comme le définissait Truffaut dans Le Plaisir des yeux) n’existerait pas.

    Ce documentaire long de plus de trois heures trente et signé Robert B. Weide que Télé Québec va nous présenter en deux parts, les 21 et 28 avril à 21 heures (ce seront des beaux dimanches) va permettre à tous ses fans (ceux qui n’aiment pas le cinéma de Woody Allen sont des faux-culs, des mauvais coucheurs, des... qui ont un parapluie enfoncé dans le trou de balle) de voir et revoir des scènes extraordinaires certes, des répliques à mourir de rire et qu’on avait peut-être oubliées, des one-liners du tonnerre, mais on y apprendra aussi, par exemple, que son premier gag écrit dans un carnet lorsqu’il était à l’école était le suivant: « Écrire un livre sur l’athéisme et prier pour qu’il se vende ». Le gamin était doué, tout était joué…

    Woody Allen, tout le monde se l’arracha lorsqu’il montra le bout de son nez, ou plutôt qu’il proposa le bout de son texte. Ses lignes trouvèrent grands preneurs, Sid Caesar, Johnny Carson, Dick Cavett. Son nom était cité dans le New York Times par des chroniqueurs qui ne l’avaient encore jamais vu. Il l’avait, le tour, le punch, il arrachait le rire. Il est devenu un peu le grand frère de l’Amérique comme, dans son temps, Mary Pickford fut la petite fiancée de l’Amérique. Et il a duré, il file, il file, il filme, il filme, il change de ville pour voyager tout de même un peu, mais il garde son petit chapeau de golfeur qui ne golfe pas et sort les lundis avec sa clarinette, et puis Manhattan ne serait pas Manhattan sans lui et ce type, qui a fait le cinéma qu’il voulait tel qu’il le voulait, qui a n’a pas eu à forcer le respect des producteurs, l’ayant de suite, qui a fait un cinéma anti-Hollywood et intrinsèquement américain, qui a préféré se casser parfois le nez sur un sujet plus grave qui l’intéressait (eh oui, because ses fixations de grand inquiet sur les vrais maîtres à ses yeux, Bergman, Fellini) que de réussir un grand coup dans une redite de sa manière comique, ce type est l’humble géant nerveux du cinéma indépendant.

    Dans ce docu à ne pas rater, vous le verrez nous raconter que sa mère, Nettie, lui disait, lorsqu’il était enfant, qu’elle pouvait l’étouffer si elle le désirait, et quelquefois elle l’enveloppait bien serré dans sa doudou et le prenait dans ses bras pour le sortir de la maison et aller le jeter dans la poubelle, à la rue, pour le plaisir de le voir ressortir tout de même un peu effrayé... À l’évocation de ce souvenir, Woody Allen ajoute que si sa Nettie de mère avait été 10% plus folle, le monde aurait été privé de quelques bons one-liners... On l’a échappé belle.

Robert Lévesque

La bande-annonce de Woody Allen: A Documentary

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