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A ROYAL AFFAIR - critique d'Helen Faradji

2013-04-25

SUR SON TRÔNE

    En ces temps où semblent dominer le cynisme ou le commentaire post-moderne, post-ironique, post-méta - tellement post-, en réalité, qu’il finit surtout par bien plus simplement en revenir aux bases -, oser le lyrisme romanesque est déjà en soi en sacré défi. Celui de s’imaginer pouvoir faire du neuf avec du vieux en accentue encore les enjeux.

    C’est pourtant ce double pari que se lance, et réussit, Nikolaj Arcel, que décemment personne n’aurait pu imaginer se faufiler jusqu’à la course pour l’Oscar du meilleur film étranger (son seul fait d’arme notable étant d’avoir scénarisé la première et locale version de l’adaptation de Millenium). Coproduit par Lars Von Trier, qui n’en est plus à une contradiction près, et incarnant une tradition romano-historico-révolutionnaire que l’on croyait chasse gardée des réalisateurs français (Chouans !, La reine Margot, La princesse de Montpensier, Les adieux à la reine…), son Royal Affair affirme avec panache son sens de l’épique pour mieux conjuguer avec art et fougue les vents de la passion amoureuse et du changement social.

    Au départ, pourtant, l’histoire d’amour entre une jeune reine, Caroline Mathilde, débarquée de son Angleterre dans un Danemark, celui de la fin du XVIIIe siècle, aussi froid que le lit où l’attend son nouvel et fou à lier époux, et Johann Struensee, un médecin aussi bien mis de sa personne que de ses idées, pouvait faire craindre le drame en crinoline rose, l’Histoire comme prétexte à des élans du cœur aussi mièvres que compassés. Mais Arcel, visiblement pas né de la dernière pluie, trouve rapidement l’équilibre. Sa reine ne sera pas qu’une godiche affublée de Converse roses pour faire moderne, mais une jeune femme avide de connaissances et de changements. Son médecin, lui, n’aura rien du bel Apollon en jabot juché sur quelques rollers pour le fun, mais tout de l’homme des Lumières, devenant rapidement conseiller du Roi qu’il enjoindra à pousser son pays hors des ténèbres en lui soufflant à l’oreille d’abroger la censure, le servage, la torture…

    Si la romance, interdite et dangereuse, reste traitée avec suffisamment de souffle et de passion pour enflammer, reste qu’A Royal Affair se risque surtout à questionner la grande idée de ce siècle aussi fondateur que destructeur : la liberté. Qu’est-ce que qu’être libre ? Jusqu’où peut-on réellement l’être ? Quelle est sa limite ? La liberté collective vaut-elle le sacrifice de la liberté individuelle ? Incarnées autant charnellement qu’intellectuellement, ne l’alourdissant pas une seconde et le parant d’une modernité quasi-révolutionnaire, ces questions traversent le film comme un frisson peut physiquement saisir une échine.

    Car A Royal Affair, tout inspiré – et inspirant – qu’il sait être, n’en oublie pas non plus d’être encore un beau film de cinéma. Récit formidablement rythmé, ellipses intelligentes et rebondissements captivants nourrissant une intrigue riche, acteurs à la chimie indéniable (Mads Mikkelsen, comme toujours fascinant, et la jeune Alicia Vikander, aussi fraîche qu’une rose, aussi robuste qu’un chêne), éclairage doux presque poudré rendant les images moelleuses, caméra à l’épaule vive sans être ostentatoire : le film a cette grâce, cette délicatesse et cette force indéniables après lesquelles une Sofia Coppola, par exemple, semble courir depuis ses débuts sans jamais avoir réussi à les cerner.

    Fresque classique, mais « with a twist », historique et amoureuse sans que l’une dimension ne pâtisse de l’autre et vice-versa, A Royal Affair donnerait envie de paraphraser le titre d’un ouvrage de Laure Adler : les hommes et les femmes qui lisent sont dangereux… et ils font de sacrés bons sujets de cinéma.

Helen Faradji

La bande-annonce d'A Royal Affair

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