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DE RING ET DE ZINC - par Robert Lévesque

2013-05-02

    On a beau en avoir traduit le titre original par La dernière chance ou Les coups durs, le film de John Huston sur la boxe demeurera à jamais dans la mémoire des cinéphiles sous celui de Fat City. On ne devrait pas traduire des titres pareils, comme Citizen Kane de Wells, comme Raging Bull et Taxi Driver de Scorsese. Il ne faut pas débaptiser ces chefs d’oeuvre. En alignant ceux-ci, je me rends compte que ce sont tous quatre des films crépusculaires où des hommes, qu’ils aient été riches ou paumés, descendent aux enfers, engraissent et crèvent. Perdent.

    Ce titre de Fat City, coiffant l’un des derniers (le 28ème) et l’un des plus beaux films de John Huston, avec Key Largo et The Misfits (tout aussi intraduisibles, tout aussi crépusculaires), c’était celui du roman de Leonard Gardner paru en 1969 et que Huston, s’empressant de le porter à l’écran en 1972, garda car, étant étrange, ce titre, il était beau et juste ; Gardner l’avait pris d’une expression du negro slang, aller à fat city, ce qui voulait dire espérer la belle vie... sans jamais l’atteindre, évidemment. L’espoir et l’échec (thèmes déjà là dans The Treasure of Sierra Madre en 1948). Ce roman de Gardner, comme le film de Huston, ne mettait pas en scène des noirs, mais des blancs des petites villes ouvrières de la côte ouest à la fin des années cinquante où les rues, les bars, les hôtels, les gymnases sont louches et déprimants. Précisément à  Stockton, en Californie. Là où était né Gardner en 1933, lui qui fit aussi de la boxe dans sa jeunesse. Son roman s’y passe, le film s’y tourna. Avec des gars du coin dans la figuration, les habitués des salles de boxe enfumées et empestant la sueur ; on est dans l’envers du noble art

    J’ai un faible pour ce film à la fois cafardeux et élégiaque. Je l’ai souvent revu avec la même émotion retrouvée. Il y a là une perfection de morosité. On dirait du Tchekhov chez Hemingway. Un ancien boxeur, qui a troqué le ring pour le zinc, vivote, gagne sa vie en ramassant des fruits et légumes, ce qu’il faut pour payer sa piaule et sa gnôle ; il a trente ans et il ne s’entraînera plus. Il s’appelle Billy Tully (de loin le meilleur rôle en carrière de Stacy Keach). Un jour, un jeune gars de 18 ans qui l’a déjà vu triompher dans un combat, et qui veut devenir boxeur, l’aborde. Billy lui conseille d’aller voir son ancien entraîneur, Reuben. Mais ça n’ira pas de soi. Le gamin, Ernie Munger (Jeff Bridges, angélique), débute plutôt mal, se fait cogner, va perdre l’envie. Et il boulottera avec Billy ; cependant une amitié va naître entre ces deux-là.

    Puis Billy Tully va décider de revenir et il va gagner un combat au troisième round devant un puncheur qui n’a plus la forme, qui est malade, mais qui a réussi tout de même à le sonner sérieusement. Il n’y aura pas de seconde carrière pour Billy, ni de première pour Ernie. Ce film de boxe devient un film sur l’amitié masculine. Un des plus forts et des plus beaux que j’ai vu dans ma vie, avec Macadam Cowboy de Schlesinger (autre titre intraduisible, autre film crépusculaire). Fat City est un film triste, lent, simple, vrai, dont la longue dernière scène est en soi un chef d’œuvre et peut-être la plus belle séquence humaniste de tout le cinéma (par ailleurs si hétéroclite) de John Huston. Billy et Ernie, tous les deux le nez cassé, sont accotés au bar face à un vieil Asiatique qui les sert. Ils se parlent à peine, puis plus du tout. Ils sont face à la caméra, devant des cafés. Tout simplement. Et dans ce temps arrêté, alors, on entend quelque chose comme leur mélancolie commune se côtoyer dans la voix de Kris Kristofferson : Yesterday is dead and gone, And tomorrow’s out of sight, And it’s bad to be alone, Help me make it through the night…

    À Ciné Pop le 10 mai à 10h30 et à 22h10.

P.-S. : Deanna Durbin est morte. La petite Canadienne de Winnipeg avait signé un premier contrat à 13 ans en 1933 ; enfant star d’Hollywood, contemporaine de Judy Garland, douée d’une voix soprano, elle fut la plus populaire vedette des comédies musicales des années quarante. En 1949, huit ans après Garbo, elle quitta l’écran ; elle vivait à Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, concitoyenne de Duras et de Rufus, et un temps de l’ayatollah Khomeini.

Robert Lévesque
 
 
 

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