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AVOIR 15 ANS À ANGOULÊME – par Robert Lévesque

2013-05-09

    Elle est née sur Un sac de billes, c’est Lola Doillon, la fille de Jacques, la fille aussi de sa mère, pour sûr, Noëlle Boisson qui, sur ce film de 1975, assurait le montage. Cas de figure : le cinéaste convole avec la monteuse ; elle lui était professionnellement fidèle depuis les débuts, L’An 01 et Les doigts dans la tête, et la petite Lola grandira au rythme des tournages, La drôlesse, La fille prodigue, La pirate, La vie de famille ; rendue à La tentation d’Isabelle, elle a dix ans, Lola et il lui arrive une demi-soeur du nom de Lou. Autre cas de figure : le cinéaste a convolé avec son actrice, car La pirate, c’était Birkin qui accosta vers 1983, déjà enceinte de Lou, et puis, du lit de Jacques et Noëlle, il y avait eu Lili, aussi ; bref Lola, Lili et Lou, toutes Doillon, et on entend que le papa aime les L puisqu’il en met à toutes ses filles qui voleront de leur propres ailes, Lou la comédienne et mannequin devenue chanteuse, Lili je ne sais pas trop, et Lola la cinéaste qui heureusement n’a pas décidé de s’appeler Lola Doillon-Boisson, ou Lola Boisson-Doillon...

    Bref, de cette Lola-là, je me suis tapé récemment un film, le croyant propice à l’été qui vient, un film léger. Synopsis : deux copines de 15 ans décident de coucher pour une première fois avec des garçons à une semaine du départ en vacances. Un film au titre vachement décontracté, mais un rien nerveux, Et toi, t’es sur qui ? Je me demandais si, comme la chick lit, il existe une chick mov... (évidemment, je ne parle pas de ces sous-produits que propose TVA le jeudi soir, mochetés regroupées sous l’appellation Films de filles). Avec la fille Doillon, un enfant de la balle qui en était à son premier film, je me rassurais d’avance, c’était : on verra.

    Alors voilà, ces pucelles sont d’Angoulême, l’une gothique l’autre pas, des lycéennes comme toutes les autres, bardées de cell et d’ordi, plus textos sous le doigt que livres sous le bras ; elles s’engagent dans un sprint pour coucher durant la semaine de stages qui va clore l’année scolaire (« À la rentrée, les trois quarts l’auront fait, je veux pas être la dernière », dit Élodie à Julie). Alors, entre un stage poissonnerie et un stage boucherie, un marivaudage d’ados sans préliminaires ni galanterie les amène à jouer sans manières tout ce que leurs ancêtres dramaturgiques ont allongé et peaufiné avec des Jeu de l’amour et du hasard et des On ne badine pas avec l’amour. Foin du phrasé, place au marmonné. Pas besoin d’alcôve, un vestiaire suffira, un garage.

    Si vous lorgnez ce film sur TFO le 11 mai à 22h15, ne vous attendez pas à de l’exploit sexuel, ce film est sage comme une image, nous ne sommes pas avec les Kids de Larry Clark ou les étudiantes en spring break d’Harmony Korine, oh que non ; je vous rappelle que ce chassé-croisé de premières baises lycéennes se déroule dans le Poitou-Charentes, je vous assure que la fille Doillon a de son père un côté frustre et une manière économe, et qu’il ne s’agit pas de chick mov ou même d’un simple film de filles, au contraire, c’est un film sur les adolescents de la France de 2006 où les gars et les filles sont sur un même pied, le pied d’égalité (sexuel, social, racial), et ce qui fait l’intérêt du film, c’est qu’ils ne sont pas montrés à travers un regard d’adulte, mais compris par une cinéaste trentenaire qui n’a pas cru bon de mettre en scène leurs parents, dont on ne sait strictement rien. C’est filmé à hauteur d’ados qui se la jouent franc et vache, à la vantarde et à la fragile. La fille du cinéaste de La fille de quinze ans (1988) a filmé Les godelureaux d’aujourd’hui, moins faux adultes que ceux de Chabrol en 1960. C’est Masculin féminin sans Godard, Marx et le Coca-Cola, mais c’est la même maladresse, la petite douleur qu’on garde pour soi. Au fond, tout change en style et mode et rien ne change en vérité et cruauté. Et comme on est au cinéma, il y a le reflet de l’amour qui va luire, qui étincelle à la fin, car ce film de mômes angoumoisines se termine sur le quai de la gare avec un sourire naissant, échangé entre Élodie qui part et Vincent qui reste, sourire d’un jour d’été.  

Robert Lévesque

La bande-annonce de Et toi, t’es sur qui ?

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