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MONSIEUR VERDOUX - critique d'Alexandre Fontaine Rousseau

2013-05-09

« CHAPLIN CHANGES! »

    Plusieurs histoires circulent au sujet de Monsieur Verdoux. Comme nous le rappelle le critique Ignatiy Vishnevetsky dans le livret accompagnant la réédition (comme toujours exemplaire) du film chez Criterion, Orson Welles aurait le premier eu cette envie de mettre en scène Charlie Chaplin dans une comédie inspirée par la vie du tueur en série français Henri Désiré Landru. Mais l'acteur, refusant d'être dirigé par un autre, aurait finalement décidé d'acheter à Welles cette idée pour la somme de 5000$. Welles aurait affirmé qu'il avait par la suite envoyé un scénario à Chaplin. Celui-ci dit ne jamais l'avoir reçu. Personne n'est trop sûr de ce qui s'est réellement passé. Mais, peu de temps après la publication de quelques critiques (négatives), le nom d'Orson Welles apparu subitement au générique du film. Bonne ou mauvais, c'était après tout « son » idée.

    Monsieur Verdoux constitue un moment charnière, somme toute méconnu, dans le parcours de son auteur. On pourrait dire que, pour la toute première fois de sa carrière, l'apparente « perfection » de l'oeuvre de Chaplin est ici mise en doute. Monsieur Verdoux, après tout, n'est pas un classique incontestable au même titre que l'est, par exemple, The Gold Rush. À l'époque, on accusa le cinéaste d'avoir réalisé un film « amoral ». Ce fut un désastre monumental sur le plan commercial. Aujourd'hui, on aura plutôt tendance à penser que son discours sur l'hypocrisie des sociétés dites « libérales » était un peu trop féroce, trop lucide pour le climat politique instable de l'après-guerre.

    Une chose, toutefois, demeure indiscutable : la justesse de ce slogan ornant l'affiche du film, « Chaplin changes », qui s'apparente autant sinon plus à un avertissement qu'à un argument de vente. En effet, l'inquiétant Chaplin de Monsieur Verdoux n'est plus celui, léger de City Lights ou de Modern Times, bien qu'il en porte encore quelques marques. Il n'est plus, non plus, celui du Great Dictator de 1940 – film précédent du cinéaste dans lequel, déjà, celui-ci s'était pleinement approprié le parlant. Non, le Chaplin de Verdoux paraît autrement plus amer, comme si la guerre ainsi que des problèmes personnels avaient eu raison de l'espoir de ce grand humaniste dont, désormais, l'humour possède la couleur du charbon. Le monde, nous dit-il, engendre des monstres. Mais sont-ils ceux que l'on croit?

    Dans cette sombre fable sur les dérives inévitables du régime capitaliste, le légendaire acteur incarne un homme qui épouse et tue de vieilles veuves éplorées afin de subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux des siens – menant pour ce faire une double, une triple voire une quadruple vie, tanguant tant bien que mal entre ses multiples identités. La schizophrénie de ce personnage s'étend à l'ensemble du film, contaminant jusqu'à la mise en scène qui n'est plus strictement comique. Tandis qu'autrefois le rire triomphait sur la misère, il est ici forcé de cohabiter constamment avec une cruauté qu'il n'arrive jamais réellement à transcender. Le malaise est profond. Chaplin, cette fois, n'a aucunement l'intention de sublimer les horreurs qu'il expose.

    La plus brillante des scènes du film subvertit d'ailleurs tous les codes de la mise en scène chaplinesque au service d'un suspense quasi insoutenable – ce découpage de l'action typique, qui repose sur l'interruption inattendue des gestes et leur constante reprise, devenant au final une sorte de cycle infernal. Verdoux, qui désire tester un nouveau poison prétendument indétectable, en verse dans le verre de vin d'une jeune inconnue qu'il a recueillie un peu plus tôt dans la rue. Dès lors, chaque détail qui provoquerait normalement l'hilarité accentue la tension, inversion stratégique qui dénote la compréhension raffinée que possédait Chaplin d'une mécanique formelle à double tranchant qu'il avait jusqu'alors employé d'une seule et unique manière. L'angoisse, comme le rire, repose sur l'appréhension. Ici, ces deux sentiments en apparence contradictoires semblent irrémédiablement entremêlés.

    En effet, même les moments les plus drôles du film ont un petit quelque chose de malsain qui fait frémir d'horreur le spectateur, dont le plaisir autrefois innocent est désormais pervers. On pense notamment à cette formidable scène se déroulant sur une chaloupe, au cours de laquelle notre tueur, impitoyable mais quelque peu maladroit, croit qu'il va enfin pouvoir passer à l'action. Dans l'espoir de cacher à la principale intéressée le fait qu'il tente de la noyer, Verdoux/Chaplin multiplie les simagrées familières; mais ces facéties, qui évoquent le souvenir de celles du Charlot d'autrefois, paraissent dorénavant terriblement sinistres. C'est à toutes fins pratiques comme si Chaplin avait voulu corrompre Charlot.

    Le geste n'est pas gratuit. Car, au fond, l'inquiétant Verdoux et le sympathique vagabond sont plus proches l'un de l'autre qu'on ne voudrait le croire de prime abord. Tous deux cherchent à survivre, par tous les moyens possibles, dans un monde injuste. Si Verdoux, plus cynique, se résout à tuer pour arriver à ses fins, c'est simplement qu'il a cédé à la logique de ce monde qui le condamne. À son propre procès, sa seule défense sera la suivante : « As for being a mass killer, does not the world encourage it? Is it not building weapons of destruction for the sole purpose of mass killing? Has it not blown unsuspecting women and little children to pieces? And done it very scientifically? As a mass killer, I am an amateur by comparison. » Puis il acceptera sans protester la sentence prononcée.

Alexandre Fontaine Rousseau

La bande-annonce de Monsieur Verdoux

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