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DANDY ENQUÊTEUR - par Robert Lévesque

2013-05-16

    On le comprend d’avoir changé de nom, d’autant plus qu’à cinq ans, ses géniteurs – une cocotte et un escroc – s’étaient fait la malle chacun de leur côté, laissant le gamin entre les mains de trois cousines et un cousin, côté maternel. On ne sait trop à quel âge – il était si précoce en tout – Strekfus Persons devint Truman Capote, mais il envoie ses premiers écrits sous ce nom vraiment pas banal vers dix-neuf ou vingt ans aux magazines de mode Mademoiselle et Harper’s Bazaar. Comme Proust (le modèle qui le hantera), il débutait par les revues, il se savait homosexuel depuis la puberté et rien ne l’empêcherait, n’étant plus Persons, de devenir Quelqu’un. Truman Capote ! (Truman était l’un de ses prénoms et Capote le nom d’un mec de sa mère).

    Doué, efféminé, ambitieux, serait-il alors destiné à devenir un Proust américain ? Il le voudrait, il s’entêtera, et puis il s’abîmera dans la coco et les alcools sans réaliser sa Recherche, ses fameux Answered Prayers dont il causait volontiers dans les salons et les bars, mais dont, à sa mort en 1984, il ne laissa rien au tiroir ; seuls trois chapitres publiés de son vivant, dans Esquire en 1975 et 1976, beau scandale, ruptures multiples et bruyantes, car ce Proust par trop folâtre ne se donnait pas la peine de composer ses modèles saisis dans la faune de ses célèbres contemporains, les laissant chacun à nu sous leurs vrais noms...

    Non seulement ne fut-il pas Proust, il n’aura pas été non plus son compatriote et léger prédécesseur Francis Scott Fitzgerald qui, lui, aujourd’hui, loge dans une chambre à deux tomes au palace de la Pléiade, un privilège qui, si vous voulez mon avis, lui sera refusé. Capote dans la littérature ? Quelques romans qui eurent une odeur de scandale, comme Other Voices, Other Rooms, le premier écrit à 24 ans, ou du pétillant comme Breakfast at Tiffany’s qui devint en 1961 un film de Blake Edwards porté par l’inoubliée Audrey Hepburn (la plus belle nuque du cinéma), puis quelques livres ici et là parsemant sa vie mondaine qui, très largement, prenait le dessus sur sa vie d’écrivain. Capote était le type d’écrivain qui réussit à se faire inviter à la Maison-Blanche... pour renouveler son stock de ragots.

    Or, il y eut un matin, dans sa vie, un matin de 1959 où dans le New York Times, son attention s’arrêta non pas sur le dernier mariage de Upper Manhattan ou le nouveau dirty look de Joan Crawford, mais sur un fait-divers qui allait lui permettre de donner le  meilleur de lui-même, dans sa vie et à l’écrit. Un entrefilet allait changer la vie de ce dîneur : le meurtre de la famille Clutter. Pourquoi s’intéresse-t-il soudain à ce quadruple meurtre survenu dans une maison de ferme isolée au fin fond du Kansas ? Le sait-il lui-même ? Toujours est-il que, avec une copine du métier (Harper Lee, la romancière de To Kill a Mockingbird dont Robert Mulligan tirera un film en 1963), poussé par une curiosité énorme, accrédité par le New Yorker, il va se rendre sur place, à Holcomb, il va y passer un mois à enquêter et interroger les habitants, il va prendre quatre milles pages de notes, obtenir la permission de s’entretenir en prison avec les deux coupables, Dick Hickock et surtout Perry Smith, car il va s’émouvoir profondément de ce Perry Smith qui lui fait don du récit du massacre, et puis il assiste à la pendaison le 14 avril 1965. Ensuite, il écrit ce que l’on considère un chef-d’oeuvre, son chef-d’oeuvre, la nouveauté alors d’un roman de non-fiction, demeuré le meilleur du genre, 500 pages titrées In Cold Blood, un livre-choc publié en 1966, un combat du mal contre le bien, que Richard Brooks porta à l’écran l’année suivante.

    C’est cette histoire particulière que relate assez bien Capote, le successfull premier film que Bennett Miller (un cinéaste né l’année de la parution d’In Cold Blood) réalisa en 2005 avec, dans la peau de Truman Capote, en dandy enquêteur, un comédien formidable qui récolta haut la main et l’Oscar, et le Golden Globe et le Bafta du meilleur acteur de l’année, Philip Seymour Hoffman.

    Sur ARTV le 23 mai à 21 heures.

Robert Lévesque

La bande-annonce de Capote

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