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CANNES 2013, JOUR 3, Par Jacques Kermabon

2013-05-18

Comme professait hier un collègue, un verre de champagne à la main lors d'un cocktail sur une plage de la Croisette : « on fait quand même un métier agréable. On regarde des films, on bavarde, on boit des verres dans des endroits magiques… Ce serait vraiment parfait si nous n'avions pas à écrire des textes. » C'est Jean-Patrick Manchette me semble-t-il qui avait rédigé sur plusieurs années des critiques – excellentes au demeurant – à propos de films qu'il ne prenait même pas la peine de voir. Soupçon de culpabilité judéo-chrétienne, surmoi trop développé ou plus simplement absence de talent, nous sommes nombreux à avoir la faiblesse, avant d'écrire sur un film de le voir.

Je ne dirai donc rien de mal de Gatsby le magnifique. Découragé par sa bande annonce boursouflée et les mauvais souvenirs de Moulin Rouge, j'ai préféré m'abstenir. Par contre, j'aurais bien aimé voir le nouveau film d'Ari Folman, The Congress, l'ouverture de la Quinzaine. Trois quart d'heure avant, la queue réservée à la presse était déjà conséquente et nous fûmes finalement nombreux à ne pas pouvoir entrer. Certains spectateurs attendaient depuis avant 17h pour une séance censée débuter à 19H30. La même mésaventure – bien banale il est vrai – est arrivée à une amie pour The Bing Ring, de Sofia Coppola. Deux heures avant, la foule était déjà si dense qu'elle ne laissait que peu d'espoir. Elle a opté in extremis pour la projection de la copie nouvellement restaurée des Parapluies de Cherbourg.

Je m'en suis voulu rétrospectivement de n'avoir pas eu le même réflexe et aurait aimé aller pleurer de nouveau aux amours contrariés de la comédie musicale de Jacques Demy à Cannes Classic. Parmi les autres restaurations proposées dans cette section, on m'a signalé Le Joli mai, de Chris Marker. La restauration numérique, supervisée par Pierre Lhomme, y serait d'une telle finesse qu'on perçoit encore la vibration particulière de la pellicule là où, trop souvent, le lissage numérique glace l'image de sa brillance.

Le passé de Asghar Farhadi

Il arrive aussi parfois qu'on puisse voir les films et même que de l'un à l'autre naissent des échos. Ainsi, Le Passé, premier film en France d'Asghar Farhadi et Tel père, tel fils, d'Hirokazu Kore-Eda, mettent en scène des tensions dans le cadre de familles recomposées dans des scénarios et des configurations certes différents. Dans le premier, un couple essaie de construire sa relation entre des enfants réticents, la femme de l'homme dans le comas, l'ex de la femme qui débarque pour régulariser leur divorce, tandis que le film japonais déploie les implications qui peuvent découler de la découverte, au bout de six ans, que son enfant a été échangé avec un autre né le même jour à la maternité. Le Passé procède un peu comme une poupée gigogne. Chaque secret dévoilé ou avoué déclenche le dévoilement d'un autre, mais il demeure toujours un reste, une trace indélébile, figurée à la fois par la tache de peinture sur l'épaule de l'ex-mari et celle d'une robe au pressing au statut scénaristique central. Chaque personnage échafaude une hypothèse sur les conséquences de son comportement et sur ce qu'il croit avoir compris des intentions de l'autre pour se rendre compte des limites de son raisonnement, battu en brèche par ce que lui dit ou lui renvoie l'autre. Le film joue ainsi d'un dévoilement progressif à l'image d'un polar où s'enchaînent interrogatoires, vérification des preuves, hypothèses. Telles sont les forces et les limites du film. La construction affiche une habilité à toute épreuve dans sa façon de nous surprendre à chaque révélation, mais rend le film complètement assujetti à cette architecture dramaturgique. Où s'arrête le théâtre, où commence le cinéma?

Tel père, tel fils de Kore-eda Hirozaku

Il est plus difficile de trouver les mots pour Tel père, tel fils. Bien sûr, on pourra trouver prévisible que, dans ce croisement social provoqué par l'échange d'enfants – l'un a grandi chez des riches, mais froids, l'autre chez des pauvres, mais chaleureux – ce soit l'image des plus fortunés qui finisse écornée. On trahirait le film à le réduire à ce schéma narratif car il ne va pas aussi droit. Si le film a aussi son lot de rebondissements, de dévoilements, il n'avance pas tout droit, il passe par des détours, des incises, des hésitations, sans même parler des questions qu'il nous pose sans aucun didactisme. Comment ne pas être troublé par les sentiments qui assaillent ces parents qui croyaient déceler des traits familiaux avec un enfant qui n'est pas le leur? Comment le regardent-ils alors? Comment l'aimer? Comment le rendre à ses parents de sang? Mais surtout, mieux que chez Farhadi, les protagonistes et les scènes ont le temps d'exister, les événements adviennent de façon plus diffuses, plus troubles. La mise en scène excède les ressorts du scénario, les sensations et les sentiments prennent le pas sur la rhétorique dramatique, la complexité humaine prime sur la mécanique.

Jacques Kermabon

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