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STORIES WE TELL- critique de Céline Gobert

2013-05-23

ART-PSYCHANALYSE

    « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon», écrivait Tolstoï. L’incipit d’Anna Karénine sied à merveille au Stories We Tell de la canadienne Sarah Polley, troisième (et délicate) réalisation de la cinéaste après les beaux et poignants Away from her et Take this Waltz.

    Au départ, il y a une famille. Comme toutes les autres. Et les intimités d’inconnus qui n’ont, a priori, rien de bien passionnantes. C’est là la force immense du documentaire de Polley : partir du banal pour aller caresser l’essentiel, partir du singulier pour mieux toucher l’universel. A la fin, tout le monde pourra se retrouver dans son questionnement existentiel, sa recherche identitaire. Ce travail minutieux d’auto-fiction prend des allures simples et opte pour des objectifs clairs : mettre en scène la quête de ses origines. Pourtant, le film ne cache rien de moins qu’une intense complexité thématique : les souvenirs sont-ils authentiques ? N’y-a-t-il qu’une seule vérité ? Notre mémoire des événements passés est-elle façonnée par autrui ? Pour y répondre, aussi cinématographiquement que possible, Polley confronte les points de vue, questionne les choix conscients qu’il faut faire (formellement : travail de coupe, de montage, de mise en scène), et ceux, inconscients, que l’on fait malgré soi (humainement : chacun possède sa propre perception des choses, et une unique version des faits).

    Pour aller au bout de ses réflexions, Sarah Polley s’appuie sur divers matériaux : images en super-8 qui viennent ressusciter le passé, reconstitutions avec de vrais acteurs (notamment Rebecca Jenkins pour interpréter sa mère, Diane Polley, emportée par le cancer quand Sarah n’était encore qu’une enfant) qui nourrissent le drame et le suspense narratif, ou encore extraits du mémoire écrit par son père biologique et interviews face caméra de son clan tout entier. Son art s’articule autour de l’intime, ce qui rend le résultat d’autant plus bouleversant. Tour à tour, elle donne la parole à ses demi-frères et sœurs, mais aussi à ses deux pères (de cœur, et biologique), Michael Polley et Harry Gulkin, et laisse son œuvre se faire happer par le spectre de sa mère décédée, ombre qui a déterminé (et qui détermine encore) les destins de sa famille au complet.

     Stories We Tell, c’est un docu-fiction, mais aussi une psychanalyse publique et en images d’une réalisatrice qui fouille sa mémoire pour mieux se trouver et, peut-être, pour mieux aller de l’avant. Parce que sa démarche, par ailleurs non dénuée d’humour et d’auto-dérision, allie simultanément sincérité et professionnalisme, permettant au film de n’être jamais impudique, jamais voyeuriste. A l’image, Sarah Polley apparaît tantôt amusée, tantôt dubitative ou angoissée. Émotionnellement dénudée face au spectateur, mais également en pleine possession de ses moyens (de cinéaste, et de femme) : elle donne le ton et se donne une voix, celle là même qui semble lui avoir manquée durant l’enfance. Polley est alors toute-puissante : son destin dans ses mains, dans sa caméra. Elle est simultanément en plein contrôle, et en plein abandon. Forcément, le résultat - en plus d’être artistiquement riche et passionnant - est d’une intelligence infinie.

    In fine, rien n’est plus cinématographique que la vraie vie, nous dit Stories We Tell: les mensonges que l’on y a parsemés, les secrets que l’on y a enfouis, les chagrins qui nous ont aidés à grandir. Au cœur de sa perspective, rendue immensément artistique par les procédés utilisés, Sarah Polley s’interroge : comment dire l’histoire ? Le passé est-il vraiment authentique si chacun le perçoit de façon différente ? Elle rappelle alors, avec justesse et originalité, que l’existence n’est rien d’autre qu’une grande scène, qu’un cocktail imprévisible de comique et de larmes, qu’un mélange des genres et de perceptions, un grand et beau film de cinéma en construction progressive. « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs», écrivait William Shakespeare…

Céline Gobert 

La bande-annonce de Stories We Tell

 

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