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CANNES 2013, JOUR 9, par Philippe Gajan

2013-05-24

Entre le très philosophe Des Pallières et le très romantique James Gray, une question fondamentale : le prix du pardon.

Michael Kolhaas, de Arnaud des Pallières
Avec l'adaptation (libre) d'une nouvelle de Heinrich von Kleist par Arnaud des Pallières, on s'attendait sans s'attendre à un film de cape et d'épée philosophique. C'est exactement ce que l'on a eu. Or donc, Michael Kolhaas, marchand de chevaux prospère, protestant et heureux en ménage, se voit spolier par un petit seigneur local. Son obstination à obtenir réparation ne lui apporte que malheur et deuil. Il prend alors les armes pour se faire justice... au nom de la justice.

Même si le film est très beau et très bien, il semble presque trop simple. Non pas que l'on voudrait que le cinéaste d'Adieu nous déconstruise le cinéma à tout coup, mais il semble dans un premier temps manquer à Michael Kolhaas ce petit quelque chose qui fait qu'on a l'impression de vivre un moment unique. Qu'est-ce qui manque? Qu'est-ce qui crée ce sentiment d'être devant une œuvre un peu trop sage? Un mystère, un non dit, une zone d'ombre peut-être, une fêlure inscrite dans le personnage... C'est ce qui aurait donné certainement un souffle épique à cette aventure. S'il l'avait voulu... Mais voilà, des Pallières refuse tout net de se plier aux règles du genre, apportant alors un soin singulier à ne pas se laisser emporter par son élan. Le film est à l'image de son héros : peu disert, rigoriste à l'excès, juste jusqu'au paradoxe quand s'oppose les principes qui sous-tendent la justice. Justice divine contre justice du roi, il n'y a pas d'issue. Car l'enjeu de la justice divine est le pardon : pour obtenir le pardon de Dieu, il faut pardonner à son ennemi. Paradoxe, pour pardonner à son ennemi, il faut cesser de réclamer la justice. Qui pardonnera alors à Kolhaas d'avoir mis ces principes de justice de côté? Comme tous les grands films de genre, celui de des Pallières va donc jusqu'à l'épuisement de ce conflit. Mais contrairement aux films de genre, il ne le résout pas, surtout pas par l'évolution du héros. Celui-ci est d'un bloc, massif, une figure théorique et pourtant émouvante. Le conflit est extériorisé (la fin est à cet égard exemplaire), ce n'est plus le bien contre le mal mais la logique (religieuse) contre la logique (du roi) et Michael Kolhaas. En ce sens, des Pallières est plus proche de Dumont et surtout de Bergman que de … James Grey. Pas de rédemption, pas de pardon, pas de transcendance divine.

The Immigrant de James Gray
Car chez James Gray, il y a rédemption, pardon, voire même transcendance divine. L'homme est faillible mais s'il croit, il sera sauvé. Et puis, comme c'est un film de James Grey, eh bien, il le sera (toujours) de la même manière. Car un film de James Gray ressemble à un film de James Grey. Il y a le mauvais et le bon (deux frères, bon, ici deux cousins, élevés ensemble, l'un souteneur, l'autre magicien de foire), il y a la femme, bref la victime, ici Marion Cotillard en polonaise arrivée en terre américaine via Ellis Island, prête à tout, donc à faire la pute, pour sauver sa sœur, mise en quarantaine. Le méchant et la victime seront-ils sauvés? Bibliquement oui, nous sommes chez James Grey, romantique d'ascendance dostoievskienne. Tout crime doit être expié, Pas sûr que Dostoïevski pardonne.

Mais sans doute, chez James Gray, le plus problématique est son absence total de regard sur le monde. Ellis Island? L'immigration? L'Amérique et la face sombre du rêve américain? Tout cela n'est que décor. Chez Des Pallières, la nature, grandiose, aride (les cévennes) est en constant contre-point avec le héros et surtout, nous sommes au XVIe siècle, à l'orée d'un bouleversement des structures de la société. Michael Kolhaas est un film pré-révolutionnaire, à ce moment de l'histoire où tout commence à frémir. Un marchand se lève contre son seigneur, des paysans prennent les armes... Deux siècles plus tard, ce sera la révolution... Mais le sens de la justice aura-t-il changé...

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